J’ai mis des années à comprendre que ce que je pensais être une attirance pour les hommes plus âgés n’en était pas une, et que non, je n’échappais pas moi non plus à ce cliché de la fille avec des "daddy issues"… il n’y avait en fait là qu’une vulgaire recherche inconsciente du père, et la volonté, peut-être, de trouver ce regard protecteur et valorisant dont j’avais trop souvent manqué. Et même, pire encore, de fuir l’amour, en lui donnant tous les moyens de ne pas se concrétiser, parce que je n’étais pas prête. J’étais pourtant sûre de ne pas être cette personne, parce que je me l’interdisais, parce que je connaissais la psychologie de base, et que lorsqu’on connaît cela, on pense justement pouvoir guérir et ne pas reproduire les schémas… et en fait si. Que tristeza ! Preuve en est : je n’ai jamais réussi à ne serait-ce qu’embrasser un de ces hommes plus âgés, et ne parlons pas de faire l’amour avec. Il m’est déjà arrivé d’entretenir quelques ambiguïtés ou histoires avec des hommes mûrs, mais cela a été très rare, et quand c’est arrivé, soit ils étaient des miracles de la nature et ne faisaient pas du tout leur âge, soit mon attirance se reportait davantage sur ce qu’ils avaient été quelques années plus tôt, et qui me correspondait bien plus : je désirais leur passé, connu en premier, et acceptais donc leur présent (par exemple, quand on rencontre virtuellement une personne et que sa photo de profil date d'il y a 10 ans, ou qu'on trouve d'anciennes photos sur internet...). Et surtout, cela n’a jamais pu se solder par une vraie histoire, physique, concrète. Un interdit peut-être. Et oui, il faut le dire, si ces hommes avaient eu 20 ans de moins, ou si j'avais eu 20 ans de plus, quelque chose se serait peut-être produit. Je les ai trouvés beaux, mais pas d’une beauté que je pouvais à présent désirer. Il n’y avait pas correspondance avec ce que j’étais à ce moment. J’aurais eu l’impression de monter sur les genoux de papa. Cela aurait été étrange, tous ces cheveux gris, toutes ces rides, contre ma peau encore douce. Cela avait du charme, je pouvais le reconnaître, tout comme je peux trouver de la beauté chez chacun. Mais ce n’était juste pas un charme qui pouvait intimement me pénétrer, cela n’était pas mon monde, pas mon clan d’appartenance, et pas une chose sur laquelle je pouvais projeter un désir sexuel. Je crois d'ailleurs ne pas être un monstre en disant cela : ils ne sont pas délaissés, les femmes de leur âge apprécient sans doute cela.
Il est intéressant de constater que cette attirance pour les hommes âgés, qui ne s’est réveillée vraiment en moi qu’au seuil de la vingtaine, venait en grande partie de ce que je pensais ressentir avec eux une connivence particulière. Je me sentais exclue par les gens de mon âge, incapable d’appartenir au troupeau, accablée et fourbue par une forme de gravité qui me mettait en porte-à-faux avec eux. Les hommes mûrs et moi avions été marqués au fer rouge : eux, par les rides et la vie, moi par le rejet, la distance, et diverses autres blessures. Je rejoignais ces hommes comme on rejoint son clan d’appartenance. Tout en étant incapable de les désirer vraiment (ou précisément, tout en croyant les désirer, sans être capable de m'adonner à ce désir pour de vrai ; c'était une idée en fait). Ils formaient par ailleurs une grande partie de mes fréquentations. En fait, les garçons de mon âge m’apparaissaient toujours comme « trop bien pour moi » (attention, je ne hiérarchise pas, mais sans doute à cet âge est-on plus cruel avec l’aspérité, qui ne nous est pas familière ; je me figurais que c'était donc leur cas à mon sujet). Je ne m’estimais pas assez bien pour eux, tandis que je savais trouver dans le regard d’un homme d’âge mûr une plus grande indulgence, fruit d’un émerveillement sans cesse renouvelé pour ma jeunesse et ma fraîcheur. Une jeune femme, plus encore jolie, était pour eux un plaisir rare, un baume sur les rigueurs de l’âge et le sentiment d’être invisibles aux gens plus jeunes. Je ne voulais pas décevoir leurs espoirs. Ces hommes portaient sur moi le regard rassurant que l’on a pour le trésor, qui a accepté de se livrer ; je redoutais le regard des garçons de mon âge sur mes défauts et mes failles, que j’avais en trop grand nombre et qui me paraissaient précoces, incongrus, pas de notre temps.
Peut-être aussi la peur d’être une créature se livrant à la cruauté de son choix, et qui à ce titre discrimine et exclue, en "prenant ce qui lui revient de droit". Je ne voulais pas être comme ça.
Mais pourtant, les fruits sont là : je n’ai jamais couché avec ces hommes.
Bien sûr, tout cela est profondément analytique, et l’amour n’est pas analytique. Je crois que le véritable amour ne s’embarrasse justement pas de ces questions. Mais s’il faut vraiment dire les choses, statistiquement, je suis bêtement attirée, en général et de manière écrasante, par les garçons de mon âge (j’ai 33 ans au moment où j’écris ces lignes). Ou 4-5 ans plus âgés, l’écart basique. 40 ans constituant généralement la limite finale. Bien sûr, je n’en fais pas une règle ou une loi, je ne m’interdis pas de vivre autre chose, et je ne discrimine pas. Mais c’est sur ces rivages que les vagues m’ont portée jusqu’à présent. Mes histoires, celles qui se sont concrétisées, ont toujours été ou avec des hommes de mon âge, à peine plus âgés, ou plus jeunes. Pour ces derniers, j’ignorais généralement qu’ils étaient plus jeunes ou n’y avais pas fait attention, et j’étais surprise de constater qu’ils n’avaient pas l’immaturité (de caractère ou de faciès) que je leur prêtais ; les choses se sont juste produites ainsi, attirance mutuelle et il y a eu, et ce sont eux qui m’ont sauté dessus. On sous-estime d’ailleurs beaucoup les gens plus jeunes. Il y a des personnes très jeunes et très matures. Et pour ce qui est des garçons, ils sont souvent adorables avec les femmes, les vénérant presque.
Je crois aux familles d’âmes, qui transcendent les âges, mais voilà l’état des choses, s’il fallait l’expliquer au tout venant.
Petit à petit, ces derniers mois, je me suis défaite de mes scories. J’ai traqué en moi toutes les marques de la petite qui ne s’aime pas. De mieux en mieux, j’ose aller vers moi-même et croire que j’ai le droit d’être aimée. Et surtout, cela porte ses fruits ; et le monde extérieur me renvoie ce reflet flatteur - le monde extérieur n’est jamais que la projection de notre monde intérieur. Le chemin fut long, mais j’ai commencé de bonne heure, et chaque année, je suis un peu moins mélancolique. J'ai bien terminé l'année 2024, et je commence bien l'année 2025. J’ai été accablée très tôt par la douleur, et si j’ai longtemps déploré de ne pas avoir l’insouciance de ma jeunesse, je savais au fond de moi que cette pesanteur précoce cela était l’autre face d’un trésor : j’ai pu éviter certains pièges ; surtout, je savais déjà à 20 ans des choses que bien des gens de ma génération n’apprennent que maintenant, dans la trentaine, un coup de massue sur la tête. Je n’ai pas construit ma vie sur certaines tristes chimères. Je ne fais pas maintenant connaissance avec des réalités douloureuses sans les comprendre : je les ai déjà comprises, intégrées, j’ai fait la paix avec elles. Un peu comme celui qui a travaillé très dur et de bonne heure et peut désormais s’asseoir à l’ombre, dans le jardin de la maison qu'il a construit, pendant que les autres travaillent encore sous le soleil de plomb et n’en ont pas fini ; un peu comme quand on préserve dans son assiette ses morceaux préférés pour les savourer à la fin (c’est ce que j’ai toujours fait), ma vie s’est construite ainsi, et j’accède progressivement à une forme de félicité. Je ne pensais pas qu’il en serait ainsi. Mais je l’ai bien mérité, quand même...


