Éduquer, Gouverner, Psychanalyser à l’épreuve du réel



Sigmund Freud affirmait qu’il existait trois métiers impossibles : éduquer, gouverner et psychanalyser.

Cette formule, souvent citée comme un trait d’esprit pessimiste, désigne en réalité une impossibilité d’un autre ordre. Elle ne pointe pas l’échec de ces pratiques, mais leur impossibilité structurelle d’être closes par un savoir définitif, une méthode universelle ou une maîtrise totale de leurs effets.



Ces métiers ne sont pas impossibles parce qu’ils seraient irrationnels ou mal conçus. Ils le sont parce qu’ils s’exercent sur un objet fondamentalement instable : le sujet humain, individuel ou collectif, toujours pris entre savoir, affects, fantasmes, récits et réel. Là où d’autres pratiques peuvent viser l’optimisation ou la prédictibilité, celles-ci se heurtent à une donnée irréductible : l’humain ne se gouverne pas par la vérité seule.



Il ne se structure ni par l’objectivité pure, ni par l’application correcte d’un savoir, mais par des compromis, des identifications, des conflits internes et une confrontation permanente à ce qui échappe.

Chacun en fait l’expérience au quotidien : savoir ce qu’il faudrait faire ne garantit ni de pouvoir le faire, ni que cela produira l’effet attendu.

On peut savoir qu’il faudrait rester calme, mieux communiquer, se coucher plus tôt, “

arrêter de crier, prendre du recul, et constater pourtant que, dans le réel d’une dispute, d’une fatigue, d’une peur ou d’une crise, ce savoir ne suffit pas. Non pas parce qu’il est faux, mais parce qu’entre savoir et acte, il y a un monde : celui de l’affect, de l’histoire, de la relation et de la situation.



Un malentendu traverse notre époque et alimente de nombreuses confusions : nous avons tendance à exiger des acteurs de ces métiers qu’ils disent la vérité, là où leur fonction réelle consiste avant tout à produire un effet opérant.



Nous ne devrions pas demander, pour conseil, au scientifique ce qu’il pense, mais ce qu’il sait, c’est-à-dire ce qu’il peut démontrer, tester, réfuter, stabiliser provisoirement. Peu importe son opinion personnelle : ce qui compte, ce sont les connaissances qu’il est capable d’étayer et de soumettre à la critique.

La science n’a pas pour fonction de dire ce qu’il faudrait penser ou croire, mais de produire des savoirs opératoires, toujours révisables.

Si par exemple un pont doit tenir, on ne demande pas à l’ingénieur son ressenti sur le béton. On lui demande ce qu’il sait : charges, contraintes, sécurité, calculs... Son opinion n’a pas de valeur si elle ne s’adosse pas à un savoir objectivable.



De la même manière, nous ne demandons pas au politique de dire la vérité au sens moral ou subjectif du terme. Nous lui demandons de poser des actes qui permettent au collectif de tenir, de fonctionner, de ne pas sombrer dans la désagrégation ou la violence.

Une parole politiquement « vraie » peut être destructrice ; un acte politiquement efficace peut nécessiter des compromis, des silences, voire des récits imparfaits. Dans les situations de crise, chacun comprend intuitivement qu’une transparence brute peut produire panique et chaos, là où une parole mesurée peut permettre au groupe de continuer à avancer.

Annoncer froidement il n’y aura plus de stocks pendant X semaines peut déclencher ruées, agressivité, marchés parallèles, défiance. Dire plutôt nous organisons la distribution, voici les priorités, voici ce qui est certain et ce qui ne l’est pas peut produire une autre dynamique : du calme, une ligne d’action, une cohésion minimale. Ce n’est pas la vérité contre le mensonge, c’est l’effet sur le collectif.



Dans ces métiers, la vérité n’est jamais une fin en soi. Elle est toujours subordonnée à une fonction :



produire du savoir opérant (science)



maintenir un lien et une stabilité symbolique (politique)



permettre une transformation subjective (psychanalyse)



Exiger la transparence absolue, la vérité totale ou la cohérence parfaite, c’est méconnaître la logique même de ces pratiques.

Ce n’est pas la vérité qui fait fonctionner un système humain, mais l’articulation entre savoir, acte et réel.



C’est précisément pour cette raison que Freud parlait d’impossibilité : non parce que ces métiers seraient mensongers ou défaillants, mais parce qu’ils ne peuvent jamais se réfugier derrière une vérité pure sans perdre leur efficacité.

Dire vrai peut parfois être irresponsable si cela détruit ce qu’il fallait maintenir ; et agir bien peut parfois exiger d’assumer l’inconfort de l’imparfait, du provisoire, du non-total.



Lorsque Freud évoque l’éducation, il ne désigne pas seulement l’institution scolaire. Il parle de l’acte éducatif au sens existentiel : celui du parent, de l’adulte référent, de toute figure chargée de transmettre, de contenir, d’orienter.



Contrairement à une idée répandue, l’éducation n’est pas un champ sans savoir. Les sciences du développement, de l’attachement, de la pédagogie ont produit des repères précieux.

Mais aucun de ces savoirs ne permet de garantir à l’avance ce qu’un enfant fera de ce qui lui est transmis. Deux parents peuvent appliquer des principes éducatifs similaires, offrir un cadre comparable, transmettre les mêmes valeurs, et voir pourtant leurs enfants emprunter des chemins radicalement différents.

Prenons l'exemple banal de deux familles qui posent la même règle (pas d’écran après 20h). Dans l'une des maisons, l’enfant se calme, lit, s’endort. Dans l’autre, l’enfant explose, l’ambiance se dégrade, la règle devient le foyer de toutes les tensions. La règle n’est pas vraie ou fausse : son effet dépend du moment, de l’enfant, de la relation, de l’histoire, de la fatigue, du climat familial.



L’éducateur agit donc toujours dans une zone intermédiaire :



éclairé par des connaissances,

contraint par le réel du quotidien,

exposé à l’imprévisibilité du sujet.



Il doit décider, poser des limites, parfois improviser, tout en sachant qu’il ne sait pas exactement ce qu’il fait. Il ne cherche pas la vérité sur l’enfant ; il cherche une manière de rendre la vie tenable, relationnellement supportable, psychiquement structurante.



Le sens de l’acte éducatif n’est jamais totalement donné à l’avance; il se construit en partie après coup, dans la manière dont l’enfant s’approprie, transforme ou détourne ce qui lui a été transmis.



Une limite posée pour protéger peut être vécue comme une attaque.

Une maladresse peut, à l’inverse, devenir un point d’appui structurant.

C’est souvent des années plus tard que l’on comprend ce qui a fait sens.

Comme par exemple un parent, qui croyant bien faire en sur-protégeant, en anticipant tout, en évitant la frustration, découvre parfois plus tard que son enfant n’a pas appris à tolérer l’échec. À l’inverse, un parent se reproche une phrase dite trop vite, et découvre que, pour l’enfant, cette phrase a été un repère : ça m’a réveillé, ça m’a structuré. L’effet réel ne coïncide pas toujours avec l’intention.



L’éducation confronte ainsi chacun à une vérité inconfortable :

faire de son mieux ne garantit rien, et pourtant il faut agir quand même.



Ce n’est pas l’absence de cadre qui rend l’éducation impossible, mais l’illusion qu’un cadre suffirait à garantir le résultat.



Gouverner révèle une autre impossibilité majeure. Les sciences économiques, sociales et politiques sont indispensables à l’action publique, mais elles ne gouvernent jamais seules.



Les sociétés humaines ne fonctionnent pas uniquement sur des faits. Elles se structurent aussi autour de peurs collectives, d’attentes symboliques, de récits partagés et d’identifications imaginaires.

On ne gouverne jamais uniquement des données, mais toujours leur interprétation.

Pour imager, disons qu'une réforme peut être logique sur le papier, rationnelle dans les chiffres, et pourtant déclencher colère, sentiment d’injustice, humiliation, peur du déclassement. À l’inverse, une mesure imparfaite peut produire de l’adhésion si elle est vécue comme protectrice, juste, ou symboliquement contenante.



Une décision peut être scientifiquement cohérente et politiquement intenable si elle échoue à produire du sens. À l’inverse, une décision imparfaite sur le plan technique peut stabiliser un collectif si elle parvient à contenir l’angoisse ou à maintenir un lien symbolique.

Dans la vie quotidienne, chacun sait qu’il n’est pas toujours responsable de tout dire, mais de dire ce qui permet à l’autre de tenir.

Annoncer brutalement à une équipe on va supprimer des postes, sans cadre ni perspective, peut démolir la motivation et accélérer l’effondrement. Dire voici la situation, voici les choix, voici ce qu’on met en place, voici ce qui est négociable ne change pas la réalité, mais peut changer l’effet : l’équipe peut rester debout, agir, s’organiser.



Pour davantage de clarté, disons que le politique échoue non pas lorsqu’il s’appuie sur la rationalité, mais lorsqu’il méconnaît la dimension fantasmatique et symbolique à laquelle toute rationalité doit s’articuler.



Gouverner est impossible parce qu’aucune décision ne peut satisfaire simultanément :



l’exigence de vérité scientifique

la cohérence économique

la stabilité symbolique

la pluralité des subjectivités



Il ne s’agit pas de renoncer à la science, mais de reconnaître qu’elle ne suffit jamais à produire l’adhésion ni le sens.



La psychanalyse, du moins le psychanalyste, radicalise cette impossibilité. Il n’est pas un détenteur de vérité sur le sujet. Il ne dit pas au patient ce qu’il est.

Il met en place un cadre et un travail du transfert permettant au sujet de transformer son rapport à ce qui se répète dans sa vie.



Beaucoup de personnes connaissent les faits de leur histoire, comprennent leurs mécanismes, parfois les expliquent avec une grande finesse intellectuelle et continuent pourtant à répéter les mêmes scénarios, les mêmes impasses, les mêmes souffrances.

Comprendre pourquoi l’on agit ne suffit pas à agir autrement.

Pour illustrer, tout le monde, ou du moins une grande partie, pourrait se reconnaître dans ces exemples : je sais que je choisis toujours le même type de relation et je recommence, je sais que je m’énerve trop vite et pourtant ça sort avant même que j’aie le temps de réfléchir, je sais que ce n’est pas grave mais mon corps panique quand même, je sais d’où ça vient et ça ne change rien.



Pourquoi ?

Parce que le réel psychique ne se réduit ni à l’information ni à la compréhension.



Ce n’est pas la vérité en soi qui libère, mais la transformation du rapport du sujet à ce réel qui insiste, se répète et résiste.



L’inconscient ne coopère pas.

Il ne se laisse ni optimiser, ni normaliser, ni programmer.



Psychanalyser est impossible parce que le travail analytique consiste précisément à accompagner ce mouvement sans chercher à le maîtriser, en acceptant qu’une part du sujet demeure irréductible.

Autrement dit : il ne suffit pas de voir le mécanisme ; il faut que quelque chose bouge dans la position du sujet, dans ce qu’il tolère, dans ce qu’il s’autorise, dans ce qu’il répète, dans ce qu’il ne cesse d’alimenter.



Ces trois métiers ont en commun de se déployer là où la maîtrise rencontre une limite.

Cette limite n’est pas un défaut à corriger, mais une condition du vivant.



Rigidifier l’éducation au nom de l’efficacité produit de la normalisation.

Rationaliser la politique au mépris du symbolique produit de l’impuissance ou de l’autoritarisme.

Transformer la thérapie en protocole standardisé supprime la singularité du sujet.



Plus on veut forcer le réel humain à entrer dans une grille parfaite, plus on risque de produire l’effet inverse : crispation, résistance, violence ou effondrement. C’est vrai dans une famille (quand on contrôle tout), dans une entreprise (quand on optimise l’humain), et dans le soin (quand on standardise le sujet).



Le sens n’est ni arbitraire ni imposé : il se co-construit dans la relation, à l’intérieur de cadres souples, ajustables, jamais totalisants.



Notre époque ne souffre pas d’un excès de science, mais d’une confusion entre savoir et maîtrise. Elle tend à croire que toute difficulté humaine appelle une solution technique, mesurable et optimisable.



Or Freud avait déjà pointé ce malentendu : ces métiers sont impossibles précisément parce qu’ils résistent à toute logique de résolution définitive.



Un enfant n’est pas un problème à corriger.

Un peuple n’est pas une équation à résoudre.

Un sujet en souffrance n’est pas un dysfonctionnement à réparer.



Dès lors, ces pratiques échouent lorsqu’elles prétendent éliminer l’incertitude plutôt que d’apprendre à travailler avec elle.



Vouloir des garanties totales dans ces domaines, c’est comme vouloir une recette infaillible pour aimer, pour élever, pour conduire un collectif ou pour se transformer intérieurement. On peut apprendre, s’appuyer sur des repères, affiner son jugement mais jamais verrouiller le réel humain.



Ainsi, les trois métiers impossibles ne sont ni archaïques ni anti-scientifiques.

Ils sont les lieux où la science rencontre sa limite sans être disqualifiée.



Les techniciser sans reste, ce n’est pas les améliorer.

Les abandonner au nom du relativisme, ce n’est pas les sauver.



Ils exigent une position éthique :

tenir face au réel sans prétendre le dominer.



Le sens de la vie n’est pas une réponse à produire, mais une position à soutenir dans l’incertitude du réel.

Date: 
Mardi, 3 février, 2026
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