Docteur Dominique BARBIER[1]

 

 

La Transmission du malheur, ou que deviennent

les enfants de pervers narcissiques ? (Deuxième partie)

 

Résumé : Après avoir évoqué, dans une première partie, la transmission du malheur à travers quelques exemples cinématographiques, littéraires ou celui du fils de la célèbre Alice Miller, l’auteur propose une investigation clinique à rebours du masochisme moral qui vise repérer la destructivité parentale vis-à-vis de leurs enfants mal-aimés. Il existe en effet, une transmission du malheur qui loin de favoriser la résilience est au contraire à l’origine d’une considérable difficulté de vivre et de multiples somatisations, faisant bien comprendre que le corps a ses raisons que la raison ne connaît pas ! L’auteur évoque enfin le devenir clinique de ces enfants maltraités.

 

Mots clés : transmission du malheur, enfants de pervers narcissiques, masochisme moral, destructivité parentale, vulnérabilité infantile.

 

PETIT RAPPEL DE CURE :

UNE ALTERNATIVE ?

 

Nous sommes face à la délicate et mystérieuse question du mal et ses effets dans le domaine de la psychopathologie.

C’est aussi la question des nécessaires conflits de la vie, car qui veut la paix ne récolte que le chaos. Il y a des conflits dynamiques.

 

Comment en effet peut-on être l’enfant de quelqu’un qui est :

Prédateur, vampire, toxique, radioactif, manipulateur et destructeur, dans la jouissance de sa pulsion d’emprise,

Qui fait l’économie de la culpabilité,

Qui renverse, fragilise sous prétexte de rassurer,

Qui n’aime que dans le mépris et se nourrit de la dévalorisation de l’autre ?

 

 Tant il est vrai qu’il y a des gens qui ont tous les défauts du monde !

 

Le choix est simple : il n’existe qu’une alternative que je vais développer tout au long de mon exposé.

 

Car le pervers narcissique présente une absence totale de « respect de la souveraineté de l’être[2] ». Sa problématique connue d’abord en France[3], l’est maintenant dans le reste du monde[4].

 

 

 

 

Le DSM V[5], propose dans sa nouvelle version des troubles spécifiques de la personnalité classés en 3 groupes.

 

GROUPE – A

•       Trouble de la personnalité paranoïaque

•       Trouble de la personnalité schizoïde

•       Trouble de la personnalité schizotypique

 

GROUPE – B

•       Trouble de la personnalité antisociale

•       Trouble de la personnalité Borderline

•       Trouble de la personnalité histrionique

•       Trouble de la personnalité narcissique

•       Trouble de la personnalité continue

 

GROUPE – C

•       Trouble de la personnalité évitante

•       Trouble de la personnalité dépendante

•       Trouble de la personnalité obsessionnelle

•       Trouble de la personnalité générale

 

Le spécialiste évalue la problématique d’un patient avec une échelle qui va de 1 à 5. (5 correspondant à une certitude diagnostique en la matière, tandis que 1 renvoie à l’hypothèse).

Reconnaissons d’emblée que dans ce domaine, le diagnostic est très incertain ! Même si la perversion narcissique se trouve rangée dans le groupe B et classée comme : Trouble de la personnalité avec des traits narcissiques et manipulateurs.

 

 

Mais le diagnostic en reste problématique autant pour les professionnels que pour les victimes de ces voleurs d’identité aux multiples facettes, qui bien entendu, ne se reconnaissent pas comme malades et ne veulent pas changer !

 

Personne séduisante, élégante, pseudo sympathique et souvent réservée qui plaît par son côté charmeur, le pervers narcissique a de grandes capacités séductrices.

 

Expert exceptionnel en manipulation, il a plusieurs visages, donnant l’impression d’une personnalité multiple, même s’il est à la fois le même et différent d’une heure à l’autre, plongeant tantôt dans la névrose pour faire des incursions soudaines dans la psychose, puis des sauts fulgurants dans la normalité.

Même si le terme change, les manipulateurs / destructeurs / pervers narcissiques existeront toujours. Des femmes, des hommes et des enfants seront toujours détruits par ces prédateurs.

 

Centrons-nous sur le problème particulier des enfants qui sont d’innocentes victimes collatérales de ces dévastateurs.

Quel que soit leur âge, ils souffrent d’un climat relationnel dévalorisant qui les accable. Cette blessure relationnelle sera d’autant plus destructrice qu’ils n’ont aucune prise réelle contre un manipulateur pervers qui paraît au-dessus de tout soupçon vis-à-vis de l’extérieur (famille, proches, amis ou relations professionnelles).

 

Enfin reconnue dans les classifications internationales (2013), la perversion narcissique échappe à toute thérapeutique, car le pervers jouit en toute discrétion de la transgression, ce qui fait son impunité.

 

Il excelle donc, nous l’avons dit, dans la ruse et la manipulation, et va longtemps demeurer invisible pour les spécialistes comme pour les victimes elles-mêmes. Car il est un orfèvre en culpabilisation.

 

En forçant le trait, l’enfant doit se situer par rapport à un parent-vaurien qui va le déstabiliser par rapport au réel. Ce qui devrait être sûr ne l’est pas, c’est l’univers du doute. Il existe un déplacement, un flottement du réel. Nous sommes dans l’opposition vérité/ exactitude[6].

 

 

L’ATTEINTE NARCISSIQUE

 

 

Souffrir en silence : l’obligation de se taire

La difficulté pour l’enfant réside dans un paradoxe : sa souffrance est interne, d’autant plus importante qu’elle doit être masquée, car tout est fait pour que son milieu familial paraisse sans faille, sans souffrance, ni malaise. Tout doit être gommé, caché, tu !

Au nom de l’image familiale, il a intérêt à grandir dans une officielle harmonie sans avoir le droit de poser problème ! Le pervers risque d’étouffer trop souvent son enfant, d’autant qu’il saura lui répéter que nous vivons dans une société où il faut toujours être le meilleur et que tout ce qui lui est imposé l’est fait dans son intérêt : « c’est pour ton bien ! ». L’enfant phallique devra être la démonstration de la réussite parentale. Bien souvent, il ne pourra pas s’appuyer sur l’autre parent et se construire dans la force de la vérité et la rigueur de l’exactitude.

Pour n’avoir pu trouver un tuteur de développement, il sera un enfant non sécure, qui se tait, s’enferme dans l’inhibition et se réfugie dans l’imaginaire. Ses portes de sortie, ses exutoires ou ses possibilités d’expression sont, nous le verrons, limitées.

Ce qui explique que cet enfant ait peu de moyens directs de crier son malaise, aucune accroche possible dans cette illusion d’harmonie et cette réalité factice, aucune place pour une quelconque révolte. Le piège est ficelé, l’image renvoyée lisse, socialement très correcte. Sa situation évoque celle d’une personne ayant un revolver dans le dos qui est obligée de faire bonne figure !

 

D’où ce leitmotiv : surtout ne pas attirer l’attention sur la face cachée du quotidien.

 

Seul au monde

Le sentiment qui domine, de loin, chez cet enfant, est celui d’un isolement profond et d’une immense solitude. D’abord parce qu’il n’existe entre son parent pervers et lui aucune transmission : rien ne lui est dit, ni ne lui est raconté de son histoire, ou alors sous forme enrobée, lissée ou déformée. Il prendra conscience, au fil des années, qu’il y a des trous dans sa biographie, parce qu’il n’y a jamais eu de véritable récit de sa naissance et son enfance.

Les bribes d’information que l’enfant finira par obtenir ne seront que celles qu’il aura pu glaner au fil des conversations dont il aura été le témoin avec des proches de la famille, ou bien des recoupements qu’il sera parvenu seul à établir.

Le pervers narcissique ne se dévoile pas, ne livre rien. Ainsi, tant sur le plan de son histoire personnelle que sur celui des connaissances générales, son enfant comprend très tôt qu’il doit découvrir et apprendre par lui-même ; qu’il devra grandir seul, sans l’aide de ses parents.

 

Un autre aspect du sentiment d’isolement est directement lié à l’autre parent, le conjoint sur lequel le pervers narcissique exerce son emprise. Il est pris dans une relation de soumission, littéralement avalé par celui qui veut que l’existence de ses proches tourne autour de lui. Il abandonne alors son rôle de parent pour se dévouer (ou se soumettre !) à celui d’époux ou d’épouse.

 


 

LA FAUSSE CONSTRUCTION DE SOI

 

Orphelin, enfant trouvé ou transfuge ?

 

Cet enfant a du mal à se situer dans son histoire, à trouver sa place, comme si le lien de la filiation n’existait finalement que sur les registres d’état civil. C’est là encore un paradoxe : son parent est bien vivant, mais en réalité, l’enfant se sent orphelin, à ceci près qu’il n’a aucune chance d’être adopté, ce à quoi il pense d’ailleurs parfois car cela signifierait enfin avoir un parent, c'est-à-dire quelqu’un qui sait que l’essentiel est dans le don et l’échange, quelqu’un qui « sait vivre ».
 

Le pervers narcissique vit avec son enfant, mais séparément ; ils ne partagent rien. On note une grande sécheresse relationnelle. Un gouffre les sépare. Le parent ne sait pas ouvrir les portes de son cœur, symboliquement tenir chaud et envelopper. C’est un langage qu’il ignore complètement et dont il ne veut rien entendre, préférant se réfugier dans une intellectualisation quasi-systématique des événements de la vie, qui lui permet habilement, (car il s’agit en général d’un être brillant ou d’un bonimenteur !), de ne pas aborder les sujets sensibles tout en jouissant d’un pouvoir de fascination sur son entourage, qui se laisse, hélas, berner.
De cette mascarade, l’enfant est témoin, mais il a appris à dissimuler son chagrin. Sa plaie est à l’intérieur, comme sa solitude. Tout semble – désespérément – normal.
 

Le pervers ne présente son enfant aux autres qu’à travers son propre narcissisme, uniquement pour se valoriser lui-même. De fait, l’extérieur ne perçoit cet enfant qu’à travers la description qu’il en fait et le méconnaît. Une fois encore, nous sommes dans le domaine de l’image, de l’apparence. L’enfant est un faire-valoir qui vit la solitude de n’être pas reconnu et compris, aux fins exclusives de peaufiner l’image du foyer parfait.

 

La normopathie[7]

 

L’affirmation de soi est très délicate pour cet enfant qui n’a pas de place réelle. Il a beaucoup de mal à se manifester autrement qu’à travers ce qu’il a compris de ce qu’on lui demande d’être. Il ne réclame jamais grand-chose, ne fait pratiquement pas de demande. Il sait qu’il doit se glisser dans le costume tristement étroit qu’on a confectionné pour lui, sinon il deviendra un étranger. Il n’y a pas d’espace pour la contestation, qui serait immédiatement étouffée et violemment réprimée. L’enfant perçoit très tôt, dans ce simulacre d’équilibre, l’intolérance de son parent à toute forme de différence, à tout ce qui ne lui ressemble pas. La singularité est taboue. La discrète mais réelle dictature ambiante ne laisse évidemment pas de place à la discussion, à l’échange de points de vue différents, puisque rien ne doit risquer de menacer l’ordre établi et le sentiment de toute puissance que le pervers narcissique défend envers et contre tous.

L’enfant sait que c’est ailleurs qu’il pourra vivre libre, qu’il doit pour l’instant se taire s’il ne veut pas être rejeté ou se confronter au vide de son parent, qui est une coquille creuse. Il ne s’oppose pas de front au narcissique, il se réfugie souvent dans le silence, ce qui lui vaut alors d’être défini comme un enfant sage et bien élevé, un enfant modèle qui vient redorer - bien malgré lui - le blason du narcissisme parental, incapable de la moindre empathie. Ce silence verrouille chez l’enfant la verbalisation des sentiments et des affects. La parole avec le pervers narcissique ne s’articule qu’autour de discussions où les émotions ne transparaissent jamais parce qu’elles sont dangereuses pour lui, risqueraient de l’affaiblir, de le rendre vulnérable et de lui faire perdre son pouvoir.

Son discours, souvent empreint d’une culture à vertu protectrice, est toujours sérieux. Sa parole, sa pensée, doit occuper tout l’espace, tant celui des autres que celui de leurs propres émotions. Ici, on ne s’épanche pas, on raisonne.

 

 

Le refuge dans l’imaginaire : une île perdue au milieu des autres

 

Le fardeau que supporte l’enfant a un impact sur ses relations avec le monde extérieur. Sur le plan relationnel, l’enfant dans sa famille témoigne d’une raideur dans le contact physique. Les rares étreintes avec le parent ne sont pas chaleureuses, comme si l’enfant se préservait de manière inconsciente, d’une dangereuse contamination. Au quotidien, ce contact physique se réduit au strict minimum, comme s’il fallait mettre le maximum de distance. Le parent narcissique n’est pas enclin au contact physique chaleureux. Sur le plan social, il ne sera pas facile à l’enfant de nouer des contacts avec les autres. Vivre autour d’un parent qui ne tolère pas la différence, qui est dans une attitude critique générale et se préoccupe seulement de l’apparence, rend difficile la spontanéité et l’intégration dans un groupe. Il aura besoin de temps. Ce sont des enfants qui hésitent, se taisent, sont dans l’inhibition et la retenue, ce qui plus tard leur tiendra lieu de quant-à-soi !

Bien souvent, nous assistons à une hyper maturité fallacieuse et superficielle, qui correspond à une parentalisation de l’enfant, qui a bien compris finalement l’immaturité de ses parents narcissiques.

 

 

Vide existentiel, dépression récidivante ou piège des multiples somatisations ?

 

Les parents ignorent, ou refusent de voir la souffrance, le sentiment d’impuissance et l’angoisse étouffante de leur enfant. Il subit de plein fouet la violence corrosive et va tenter d’exprimer son malaise existentiel par différents symptômes dont :

 

La tristesse est le premier signe flagrant, associée à :

-une inhibition paralysante, jusqu’à l’absence d’expression de désir (je ne sais pas)

-des cauchemars, expression nocturne de l’angoisse.

-des problèmes scolaires allant d’actes violents ou inadaptés à l’école, servant de décharge à ce qu’il vit chez lui, jusqu’à l’échec scolaire.

-de multiples troubles psychosomatiques, des troubles du sommeil, une énurésie,

-une instabilité psychomotrice, des colères et une agressivité injustifiées,

 

Si personne ne l’écoute, la situation s’aggrave jusqu’au risque suicidaire. Il n’arrive pas à formuler de demandes et ressent un mal être existentiel, fragilisé dans sa fratrie, sa classe et à l’extérieur (activités sportives ou artistiques). Il a peur de culpabiliser ses parents, a l’impression de risquer d’être à l’origine d’une cassure entre eux alors qu’il en est le bouc-émissaire et le souffre-douleur.

 

Ces derniers refusent de comprendre la problématique douloureuse et complexe de leur enfant pour qui c’est le sauve-qui-peut pour ne pas sombrer dans une dépression chronique. Son narcissisme est touché comme ses mécanismes de défense. Il perd confiance en lui.

Il est illusoire de croire que le parent restant puisse seul l’aider à traverser une telle tempête corrosive et destructrice. Le patrimoine psychique de l’enfant est en péril.

 

 

L’ENFANT PRIS AU PIEGE

 

« La vérité joue un rôle aussi déterminant

pour la croissance de la psyché

que la nourriture pour la croissance de l’organisme.

Une privation de vérité entraîne

une détérioration de la personnalité. »

                         (Wilfred Ruprecht Bion, « Aux sources de l’expérience »[8].)

 

 

Quand on a toujours vécu en cage, c’est la liberté qui effraie

 

L’enfant du pervers apprend à vivre dans le faux-semblant. Il a cependant en lui la connaissance précoce qu’il peut échapper au piège de son parent et trouver à l’extérieur une terre promise. Terre à conquérir pour vivre libre, même si les parents décrivent le monde extime comme dangereux ! Il aura une image de soi mal construite, paraîtra mal fini, mal bâti, avec un narcissisme vacillant parce qu’il est un faire-valoir de ses parents et n’a pas vraiment droit à sa vie propre. Le parent pervers va déclencher un sauve-qui-peut la vie, tellement il est un acide corrosif…

 

Si le pervers narcissique n’est pas parvenu à mettre en échec son enfant, la solitude dans laquelle il l’aura confiné fera naître en lui un sentiment de force et d’indépendance qui prendra peut-être un peu de temps pour s’exprimer. Plus âgé, il « sait » qu’il est un rescapé, qu’il est passé à côté de ce qui aurait pu l’enterrer vivant, le rendre taciturne ou l’empêcher de se construire. C’est pourquoi il a parfois la rage d’exister, de dire, de partager et de transmettre.

Ayant grandi seul, il est devenu avide de liberté pour n’avoir connu que la prison ! Même si son mode de vie déplait à son parent, renvoyé alors à son vide intérieur et à son inconsistance.

Tel est le destin d’un enfant parvenu à faire de sa souffrance l’œuvre d’art de sa vie.

 

Sortir du faux-self ?

 

Il arrive parfois que certaines personnes proches de l’entourage familial parviennent à saisir quelque chose de cet enfant, s’ils sont capables d’une réelle écoute et d’avoir leur propre idée sur lui, sans être influencés par le discours ambiant des parents. Ils peuvent alors établir avec cet enfant très craintif et inhibé une relation vraie parce qu’ils s’intéressent à lui. Cette situation nouvelle procure à l’enfant un bien-être, même si elle le renvoie à l’incapacité de ses proches à le comprendre et l’aider.

 

 

Être incompris et ne pas se comprendre

 

Cependant, les enfants n’ont pas tous, face au drame d’avoir un parent pervers narcissique, ce potentiel de lutte et de survie. Pour la majorité d’entre eux, certains symptômes empreints de souffrance s’expriment très tôt dont l’agressivité, et nous l’avons dit, les multiples tentatives d’appels silencieux que sont : les terreurs nocturnes, troubles alimentaires, psychosomatiques, multiples somatisations, allergies…

Toutes ces manifestations expriment une soif d’être aimé, regardé et entendu.

 

Tyrannique, coléreux, agressif ? Pas vraiment caractériel, mais en révolte... Là le diagnostic différentiel est loin d’être évident !  C’est un peu le sauve-qui-peut. L’enfant perd confiance en lui, se sent responsable à la place de ses parents, vit dans une tempête narcissique corrosive, surtout s’il est désigné comme l’héritier du pervers, considéré comme digne de lui « succéder » sans possibilité de s’échapper de cette toile d’araignée perverse. Il est pris au piège.

 

 

DESTIN OU TRANSMISSION DU MAL-HEURT

 

Deux hypothèses

 

1-Hypothèse la moins malheureuse : un seul des deux parents est pervers.

 

2-Quand les deux parents sont atteints de cette caractéropathie, l’enfant va alors payer le prix fort … Destructivité et toxicité sont alors au maximum.

 

Régulièrement pris à témoin, il devient tour à tour le souffre-douleur de ses deux parents, face à une désorganisation familiale caractérisée par l’isolement et l’indifférence de chaque membre de la fratrie, ce qu’on appelle les familles désintriquées.

 

A l’aide de petites phrases assassines et d’une méfiance constante, chaque parent tient des propos sur l’autre très méprisants mais indirects pour entretenir la rivalité et chez l’enfant un conflit de loyauté. Ce qui n’empêche que chaque parent se plaigne de son enfant, annulant ainsi les compliments extérieurs par des mots destructeurs.

 

Le pervers est un orfèvre dans l’art de susciter la culpabilité chez l’autre.

Cette maltraitance vise à briser la volonté de l’enfant, à en faire un être docile.

La distance ne modifie en rien cette attitude, le parent pervers appliquera son action destructrice par téléphone si besoin est. La perception de cette mise en place est vécue par l’enfant comme une intrusion[9].

 

Sa position est complexe, car il a malgré tout tendance à rechercher l’affection du parent maltraitant. Il accepte alors l’image négative qui lui est renvoyée : elle ne peut être que méritée car elle émane de son père ou de sa mère.

 

L’impact en est très destructeur : autodépréciation, dépression, vide intérieur, prise d’alcool, de drogues …

 

Cet enfant qui n’a pas droit à la spontanéité vit aussi dans la peur des conflits, car manipuler un enfant pour un parent est un jeu d’enfant !  L’enfant qui aime ses parents et veut être aimé par eux a pour logique de leur trouver des excuses. Il va même parfois jusqu’à chercher à se faire pardonner une faute qu’il n’a pas commise ! …

 

Il ne peut revendiquer l’affirmation de soi, n’a pas de place et se doit d’être comme on le lui demande. De ce fait, il n’ose pas demander, pour ne pas déranger.

Toute tentative d’affirmation de soi ou de revendication sera durement réprimée.

 

Il se soumet donc au dictat pervers par crainte des réactions destructrices. Nous l’avons dit, aucun échange réel, aucun avis différent n’est tolérable, le dictateur ne peut être remise en cause.

Certains enfants comprenant le mécanisme, font en sorte de ne pas être rejetés et se contentent alors du refuge du silence.

 

Inutile de compter sur le parent victime lui-même incapable de réagir, qui cherche à se protéger et devient involontairement « complice » en laissant l’enfant subir la vindicte du pervers. Pire il peut nier l’agression constante, posant cette réalité comme une invention enfantine, réduisant ainsi inconsciemment son propre sentiment de culpabilité. L’enfant reçoit alors des messages qui dénient les actes de violence : on lui renvoie qu’il exagère, qu’il invente !

 

Si aucun des deux parents ne présentent alors la sécurité nécessaire à son développement harmonieux, l’enfant se tient en vigilance permanente et cherchera à se protéger dans une constante justification.

 

Le parent pervers justifie ses actes dans l’intérêt de son enfant : « c’est pour ton bien », dit-il ! Sous prétexte d’éducation il vise la destruction de l’enfant.

La forme insidieuse n’est pas alarmante pour l’environnement. Pourtant l’enfant est seul dans ce qu’il vit. Il perçoit clairement la situation et ne peut se plaindre.

 

On lui explique qu’il est mal dans sa peau, décevant et même responsable du malaise de ses parents. Il devient une cible. Et comme il ne correspond pas au souhait parental à son sujet, on le juge maladroit, inapproprié, inadéquat.

 

Le parent ne supporte finalement pas l’existence de son enfant qui le gêne, ce qui au pire renvoie à un souhait inconscient d’infanticide. Ce « bon à rien » aura comme par hasard des comportements qui viendront justifier la maltraitance.

 

C’est ainsi qu’il répond au seul message négatif et devient l’écho du discours destructeur du pervers. Comme sa culpabilité s’amplifie, il fait tout pour décevoir, fait honte à ses parents, n’est pas assez bien pour eux…

 

Il ne peut trouver sa place, n’a aucun regard de reconnaissance, de paroles de consolation ou d’encouragement. C’est un orphelin de parents bien vivants mais refusant tout contact chaleureux, pourtant nécessaire à son équilibre et son développement.

Le pervers se persuade et persuade les autres qu’il est un bon parent. Même s’il ment et manipule, il a le don de se faire aimer des autres. Il ne perçoit son enfant qu’au travers de son propre narcissisme, il ne s’agit que d’esbroufe, d’apparence, et d’un besoin d’afficher un foyer parfait. L’enfant est un ustensile. Le droit d’exister n’est pas accordé !

 

Le malheur comme destin ?

 

Derrière chaque victime, il y a toujours un pervers : c’est le problème économique du masochisme et de la banalité du mal.

Les portes de sortie, exutoires ou possibilités d’expression de l’enfant sont limitées :

 

Soit futur pervers à son tour,

Soit graves troubles de la personnalité allant du spectre de la schizophrénie à celui des maladies maniaco-dépressives,

Soit un réparateur, qui se situera dans l’oblativité et la création.

En effet,

Le double discours, le mensonge et l’injonction paradoxale trop répétées peuvent favoriser : la schizophrénie,

Souffler le chaud et le froid, manquer de stabilité : les troubles bipolaires,

Empêcher toute expression de la souveraineté de l’être : les somatisations, les équivalents suicidaires,

L’absence d’étayage et de consolation : le faux self.

 

Mais je voudrais terminer sur une note positive, parce que pour un psychanalyste le destin n’est jamais figé, d’où la vertu d’espérance[10] : « Dans l’ordre de la création intellectuelle tout péril devient une faveur, toute entrave une aide et un stimulant salutaire, parce que c’est là un moyen de susciter des forces inconnues et de les renouveler. Si une existence doit avoir de l’influence sur l’univers, il ne faut pas qu’elle stagne, car la force de l’esprit, de même que toute force physique, naît du mouvement et du changement ; rien n’est plus dangereux pour un poète que le contentement, le travail mécanique et la voie facile. »[11]

 

Dans les autres cas, face à cette transmission du malheur, il faut qu’une voix se fasse entendre en remontant les échecs d’une vie et sa misère pour donner sens à l’enchaînement. C’est l’acte du thérapeute. Si le destin s’inscrit dans l’événement qui le prouve, la parole qui déclare libère en ce qu’elle devient représentation d’une trame qui donne alors une signification à ce que nous avons vécu[12].

 

 

 

 

 

ORIENTATIONS BIBLIOGRAPHIQUES

 

 

BARBIER D., La Fabrique de l’homme pervers, Paris, Ed Odile Jacob, 2013.

 

 

RACAMIER P C. : 

 

« De la perversion narcissique », Gruppo, 1987, 3, p 11-27.

 

« Autour de la perversion narcissique », in « Le Génie des origines », Paris, Payot, 1992, p 277-337.

 

[1] Psychanalyste, Avignon. www.docteur-dominique-barbier.fr

[2] Barthes R., « Journal de deuil », Paris, 2012, Points n° 678, 288 p.

[3] Grâce aux travaux de Paul-Claude Racamier.

[4] Depuis le DSM V, paru en 2013.

[5] Diagnostic and statistical Manuel of mental disorder.

[6] La vérité est subjective, l’exactitude objective et vérifiable par autrui.

[7] Joyce McDougal

[8] (1897–1979)

[9] iI n’est pas rare que des troubles physiologiques se manifestent. Nous y avons déjà fait allusion : agressivité, terreurs nocturnes, troubles alimentaires, maladies psychosomatiques ou somatisations diverses (maux de ventre, asthme, eczémas, allergies diverses) … Toutes ces manifestations expriment une soif d’être aimé, regardé et entendu. A l’inverse, l’enfant peut devenir tyrannique, coléreux, agressif… Dans ce type de relations il ne s’agit non pas d’un comportement caractériel mais bel et bien d’une révolte.

[10] « Dieu a donné une sœur au souvenir et il l’a appelée espérance », Michel-Ange.

[11] Zweig S., Trois poètes de leur vie : Stendhal, Casanova, Tolstoï, Trad. A. Hella, 1983, Paris, Belfond Ed., 318 p.

[12] Barbier D., Clinique de la chronicité en psychiatrie, Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 1995, p 83.

Date: 
Vendredi, 30 avril, 2021