Docteur Dominique BARBIER[1]

 

 

La Transmission du malheur, ou que deviennent

les enfants de pervers narcissiques ? (Première partie[2])

 

Résumé : Officiellement, chaque parent souhaite transmettre le meilleur à ses enfants dans l’optique d’un progrès de l’individu d’abord puis de l’humanité, qui de génération en génération s’améliorerait. Or la transmission du malheur existe réellement. Freud évoquait le masochisme moral pour expliquer la réaction thérapeutique négative. La question que pose l’auteur change le point de vue : et si des enfants avaient été tellement mal-aimés, tellement détruits, par la perversité parentale au point d’avoir une considérable difficulté de vivre et de sentir en eux une transmission du malheur, dans une filiation négative ?

 

Mots clés : transmission du malheur, filiation négative, enfants de pervers narcissiques,

Masochisme moral, destructivité parentale.

 

 

PROLOGUE

 

Merci de m’avoir fait mal, j’en avais tant besoin !

 

Il existe un dénominateur commun à toutes les perversions, qui en constitue en quelque sorte le socle ou le noyau commun : la pulsion d’emprise sur autrui et la jouissance dans la transgression.

La structure perverse narcissique, très archaïque en fait une perversion à la fois sexuelle et narcissique.

Il n’est pas étonnant alors que - d’habitude auteur mesuré, compréhensif, qui exprimait sa totale empathie à l’égard du sujet souffrant - Paul-Claude Racamier ait été d’une rare violence dans ses écrits, à propos des pervers narcissiques. Il en fait une présentation clinique redoutable pour évoquer ensuite leur métapsychologie délétère.

Lorsqu’il précise leur comportement il emploie des mots percutants, les traite de “ noyauteurs ” pour qui tout est bon afin d’attaquer le plaisir de penser et la créativité.

Parce qu’il cherche à se mettre à l’abri de ses conflits internes et notamment du deuil, le pervers narcissique se sert de sa proie comme d’un faire-valoir et la manipule comme un ustensile.

Il camoufle donc une pulsion d’emprise discrètement exorbitante et une jouissance dans la dévalorisation de ses victimes. C’est à la fois un faussaire et un voleur d’âme. Il va faire de sa victime un objet-non objet !

La perversion narcissique présente ainsi « le grand mérite » d’être à la fois anti-dépressive, anti-conflictuelle et anobjectale ! A son origine on retrouve un impératif défensif qui mobilise le déni systématique de tout malaise et l’expulsion dans autrui de ses propres tensions internes qui sont sans doute narcissiquement trop blessantes pour le pervers.

L’attraction affective parce qu’elle est vécue comme dangereuse, conduit le pervers narcissique à faire de son objet un « non-objet » chosifié. Ce dernier paraît d’autant plus indispensable à la dynamique perverse qu’il est à la fois admirablement adoré et haï, pour être ensuite réduit à sa fonction de réceptacle, dévalorisé, inerte. Le diable a transformé sa proie en poubelle !

Rien n’empêche de concevoir dans ce fonctionnement-là qu’il s’agit des vestiges archaïques d’investissements libidinaux et agressifs où triomphe dramatiquement l’intrication anale et phallique : la suprématie acquise sur la proie ayant pour but de le transformer en déchet.

On constate en effet un processus de fécalisation de l’objet d’estime, mis en route par l’identification projective du pervers qui va déposer en lui à la fois la source et la cause de sa propre conflictualité. C’est parce que l’objet est devenu mauvais qu’il devient excitant.

Mais il existe une utilisation nécessaire à l’entretien de la jouissance : celle de le contrôler comme un ustensile hygiénique et de l’orienter vers une activité polluante pour l’entourage. Preuve s’il en était, que l’objet est vraiment mauvais ou inutile !

Inutile mais indispensable proie à rejeter tout en la conservant, afin de jouir de sa souffrance et de sa dévalorisation ! Nous savons depuis les « Liaisons dangereuses » qu’il peut exister une intrication des rôles dans la perversion. Mme de Merteuil n’est-elle pas la commandeuse du Vicomte de Valmont, pervers sexuel et destructeur s’il en est, qui attaque le sacré en l’homme et pourchasse tout sanctuaire ? Qu’il s’agisse de la conception angélique du mariage pour Mlle de Volanges ou de la conception respectable de la famille pour la Présidente de Tourvel. Cette attaque des victimes réduit à néant leur conception des valeurs.

Le pervers est un nihiliste cynique. Mais n’oublions pas - si nous faisons l’hypothèse que la perversion narcissique est une modalité de lutte contre la perte de l’unité du self - qu’elle devient alors l’ultime rempart contre la dépersonnalisation et la psychose.

Il s’agit donc d’un aménagement destructeur et désespéré qui vise à maintenir une survie psychique au détriment de son prochain. La seconde théorie des pulsions trouve ici sa validation certaine : vie et mort vont s’affronter inlassablement, jusqu’à ce que mort s’en suive !

Dans ce noyau dur de la perversion, comment rentre compte du chemin pris par l’identification projective pour qu’elle soit efficace ?

 

Il faut trois temps, les trois temps de la valse qui nous emporte ...

1- Il y a lieu dans un premier temps de faire effraction dans le pare-excitation et de passer sa barrière.

Comment ? Par l’intermédiaire de traumatismes séducteurs qui vont mettre en péril les idéaux de la victime ou par des injonctions paradoxales. C’est ainsi que le pervers va créer de toute pièce une situation artificielle de déstabilisation identitaire.

Ayant ainsi favorisé l’émergence pathogène d’un état borderline transitoire, le pervers a tôt fait de déstructurer sa proie, qui vit alors dans le mal-être et reste en attente d’un apaisement urgent.

2- C’est alors que le pervers met à profit ce vacillement pour suggérer des solutions à l’inverse des idéaux de sa victime, mais font imperceptiblement leur chemin et la pervertissent, soit parce qu’elles sont à tonalité sexuelle ou destructrice, mais surtout parce qu’elles font appel à des pulsions partielles. C’est le fameux collage identitaire qui ne fonctionne que par une promesse de soulagement. Et qui plus est, sous contrôle du pervers !

Ainsi se crée le couple pervers / perverti sur un mode régressif, la plupart du temps phallique anal.

3- Le troisième temps consiste à créer un état de manque de présence, c’est-à-dire un abandon artificiel vis-à-vis du nouveau perverti, qui crée une véritable névrose d’abandon. La proie pour se soulager de cette envie irrépressible s’engagera alors dans des activités perverses.

Pervertir, c’est détourner du chemin, ne l’oublions pas ! Ce qui nécessite le recours à une séduction narcissique forte et déroutante.

Ce préalable absolu va servir à une réorientation fausse. Le pervers narcissique provoque alors un égarement pour indiquer l’unique chemin que lui seul choisit. Les deux temps agissent soit sur un individu isolé, soit sur un individu pris dans un groupe, soit sur tout un groupe.

Par des effets d’annonce de proposition d’idéaux narcissiques élevés associés à des bénéfices pulsionnels agressifs et sexuels, le pervers peut alors s’en prendre à la famille remplacée par le groupe. Et cela d’autant plus facilement que l’Œdipe à notre époque a du plomb dans l’aile.  Il aura donc tôt fait d’abraser la différence des sexes et des générations. N’est-ce pas ainsi qu’il va tendre à unir les frères associés au meurtre paternel et à l’abolition de la loi dans une homogénéisation des groupes qui consiste à proposer une union sacrificielle à une imago maternelle primordiale destructrice ?

« La Route d’Istanbul » de Rachid Bouchareb, sorti en 2016 illustre en grande partie ce que nous avons tenté de théoriser.

 

Film empli de tact sur la solitude et le désarroi des parents de djihadistes, il met en scène une infirmière Belge, Elisabeth qui tente de retrouver sa fille.       La quarantaine, elle a élevé seule Élodie, qui a maintenant 18 ans.

Elles vivent dans une belle maison au bord d'un lac dans la campagne belge.

Tout à coup, la jeune fille disparaît.

Élisabeth s’inquiète, enquête, cherche des réponses en remontant les sources d’information par l’intermédiaire des fréquentations de sa fille. C’est ainsi qu’elle apprend par l'une des amies d'Élodie que sa fille se trouve à Chypre, avec un garçon marginal à la réputation douteuse.

Quelque temps après, la police lui annonce qu’Elodie s’est convertie à l'islam, qu’elle a pris un nouveau nom (Oum Sana) et qu’avec son petit copain elle tente de rejoindre la Syrie en passant sans doute par Istanbul.

Elle cherche désespérément à établir le contact avec sa fille. Y parvient enfin par Skype, et la découvre avec stupéfaction coiffée d'un hijab noir.

Élodie veut absolument rester avec "les siens", elle est déterminée !

Accompagnée de sa meilleure amie, la mère décide d’aller la chercher.

Le réalisateur d'Indigènes s'empare d'un phénomène d'actualité. Élisabeth est une personne solitaire, courageuse et volontaire, qui s'est mise en retrait du monde. Elle se retrouve de plein fouet face à la violence du monde, alors qu’elle a tout fait pour s’en protéger.

Le film suggère, avec une impression presque allégorique, la situation et repose sur le jeu dépouillé et pudique d'Astrid Whettnall (Élisabeth), qui parvient, presque silencieusement à exprimer la déroute et la détresse de son personnage. Pauline Burlet (Élodie) incarne la fragile détermination de ces grands adolescents immatures qui se cherchent une fausse famille parce qu’ils se sont radicalisés et sont sous l’emprise d’une intoxication déniée. Cette mère à la fois vaillante et vacillante, se retrouve seule dans une incompréhension teintée de culpabilité face à sa fille qu’elle ne reconnaît plus, devenue butée et insensible.

Nous assistons à la mystérieuse douleur d’un parent pour qui toute relation avec son enfant est brutalement rompue à cause de l’emprise.

 

LE SYNDROME DE POIL DE CAROTTE

 

Stéphanie traîne une longue dépression depuis l’âge de 14 ans. C’est une adolescente chétive, inquiète qui depuis longtemps présente des troubles du sommeil, un manque de confiance en elle, une grande difficulté à s’exprimer. Alexandre, son père n’a pas voulu venir à la consultation. « Cette unique enfant le déçoit, lui qui est sous-préfet et va prochainement être nommé préfet ! » … Il a laissé le soin à Brigitte, son épouse, de l’accompagner. Il n’a pas de temps à perdre ! 

Dans l’intimité familiale, il a toujours dénigré sa fille, alors qu’en public il étalait ses mérites, ses compétences, ses qualités. Est-ce pour faire bien ? 

Stéphanie n’a pas d’amis, se trouve moche, ridicule, ne s’aime pas et a l’impression parfois de ne rien comprendre à ce qu’on lui dit. Elle doute d’elle presque systématiquement et a une crainte inhibitrice de déranger. Elle se pense sans intelligence et dit qu’elle n’arrivera jamais à la cheville de son père.     

La mère explique que son futur préfet de mari vit comme un coq en pâte, critiquant tout et tout le monde, très autoritaire, sûr de ce qu’il énonce comme le couperet d’un jugement. Il est cassant, ne fait jamais de compliment à qui que ce soit … d’autre que lui ! Ne s’excuse jamais ; pour lui, ce sont les autres qui ont tort. Il passe son temps à dénigrer ses collaborateurs, sa famille, ses proches…   

Stéphanie qui a maintenant 17 ans, accepte de reconnaître qu’elle se sent mal chez ses parents, elle souhaiterait vivre chez sa tante Albertine, la sœur de sa mère, qui est aussi sa marraine. Elle la décrit comme quelqu’un de gai, qui l’apprécie et lui donne confiance en elle. Elle a beaucoup d’esprit et sait tenir tête à son père, qu’elle ridiculise par ses réparties humoristiques ou ironiques. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Alexandre refuse maintenant d’être en présence de sa belle-sœur. Il part de la maison quand sa mère la reçoit ou se débrouille pour éviter sa présence. Par derrière, bien sûr, dès qu’elle n’est plus là, les railleries d’Alexandre à son sujet vont bon train !

Stéphanie explique qu’elle aimerait s’en sortir, mais elle ne sait pas comment. Elle aimerait faire des études de médecine pour aider les gens qui souffrent, mais son père avec beaucoup d’arrogance lui dit, cassant, qu’elle n’y arrivera pas !

 

Cet aspect de l’enfant qui souffre et a du mal à s’épanouir a été longuement exploré dans la littérature. En dehors de Jules Renard, il suffit de citer parmi les plus célèbres : Hervé Bazin avec « Vipère au poing » ou François Mauriac lorsqu’il a écrit « Le Sagouin » …

- Le 29 juin 2011 parait en salle « My Little Princess », film franco-roumain réalisé par Eva Ionesco.

Violetta âgée de 10 ans vit chez sa grand-mère, une immigrée roumaine très pieuse qui voit d'un mauvais œil le retour de la mère, Hanna (Isabelle Huppert), longtemps absente qui fait irruption brutale dans la vie de sa fille. Comme elle est photographe, elle demande à Violetta de poser pour elle, dans la pièce qu'elle appelle « son antre », noir, sombre et décoré de dentelles contrastées. Tout commence par un conte de fée : le décor somptueux, les paillettes, robes extravagantes qui plaisent à certains copines d’école, puis tourne au cauchemar, versant morbidité et perversion. Hanna fait prendre à Violetta des positions suggestives et inappropriées. Elle vend les clichés qui sont diffusés et reviennent en pleine face à Violetta qui voit sa vie de petite fille bouleversée et volée. D’autant qu’Hanna n’exprime pas beaucoup de tendresse. Elle est plutôt une femme égoïste et sulfureuse qui se consacre à son art et manipule sa fille pour en faire uniquement un objet de convoitise.

L’ensemble de ces événements graves risquent de faire basculer Violetta dans la déviance et de la traumatiser, au point qu’elle sera soustraite à la garde de la mère et placée par la D.A.S.S. en institution. Eva Ionesco a obtenu pour son film le César du meilleur premier film. Il s’agit de son auto biographie.

Les faits sont les suivants : dans les années 70, Irina Ionesco avait pris des clichés très crus et dénudés de sa fille Eva alors âgée de 4 à 12 ans. Eva, quarante ans plus tard[3], a obtenu réparation de ce viol de son image et d’atteinte à son intégrité : sa mère a été condamnée par le tribunal de grande instance de Paris à lui verser 10.000 € de dommages et intérêts pour atteinte au droit à l'image et à la vie privée.

Il ne s’agit pas que de la triste histoire d'une mère et sa fille qui se déchirent, mais des méfaits et de la désorganisation graves causés par un pervers sur sa victime. Eva a donc gagné une première et double réparation presque un an après la sortie de son premier film : son César et son procès. Mais la réparation ne s’arrête pas là !

 

- Le 19 août 2015 parait aux Editions Stock, un « roman-biographie » : Eva,écrit par Simon Liberati, écrivain et journaliste français, né en 1960 et compagnon d’Eva Ionesco. Son roman, qui reprenait la vie de My Little Princess et de Violetta-Eva est attaqué en justice par Irina Ionesco qui demande la suppression de certains passages du livre. L'audience a lieu quinze jours avant la parution du roman. Irina Ionesco, qui a 79 ans, poursuit Simon Liberati pour atteinte à la vie privée.

Dans le portrait romanesque de la fille de la célèbre photographe qui doit paraître le 19 août, Irina considère que Simon Liberati évoque l'intimité de sa vie privée qui n'a pas à être divulguée ! On croit rêver… La mère se soucie, 43 ans après ses méfaits et le placement en institution de sa fille par la D.D.A.S., de son intimité ! Via son avocat, Emmanuel Pierrat, elle fait savoir que si des faits devaient être révélés, ils ne le seraient certainement pas par Simon Liberati.

 

Le compagnon d'Eva Ionesco, fait l’éloge de sa compagne. « Un soir de l'hiver 1979, quelque part dans Paris, j'ai croisé une femme de treize ans dont la réputation était alors “terrible”. Vingt-cinq ans plus tard, elle m'inspira mon premier roman sans que je ne sache plus rien d'elle qu'une photo de paparazzi. Bien plus tard encore, c'est elle qui me retrouva à un détour de ma vie où je m'étais égaré. C'est elle, la petite fée surgie de l'arrière monde, qui m'a sauvé du labyrinthe et redonné une dernière fois l'élan d'aimer ».

 

L’avocat demande la suppression de passages liés à la vie d’Irina Ionesco portant sur sa vie privée, sa vie amoureuse, sa fortune, sa santé et bien sûr des dommages et intérêts. Là encore, la mère perdra son procès. Le 3 août 2015, le tribunal l'a déboutée, arguant notamment que « l'ampleur de son préjudice peut également être appréciée au regard de son attachement à la vie privée d'autrui, en l'occurrence sa fille âgée de 4 à 13 ans, dont les photos dénudées ont été commercialisées de nombreuses années ».

 

Le roman de Liberati montre deux femmes : l’ex-enfant-objet exploitée par sa mère, et sa muse à lui, qui lui inspire un très grand amour.

Eva est pour lui rescapée d'une enfance malmenée et d'une époque étincelante et toxique (la décennie 1970-1980) pour laquelle s’imposait l’impératif catégorique de rester beau en mourant jeune dans l’excès et l’overdose. Génération permissive à laquelle le Sida viendra mettre un coup de frein.

Ce paradigme vénéneux qui tendait à faire coïncider grâce et ruine, dans une destructivité mortifère a produit son lot de victimes sacrificielles. Selon l’auteur, Eva n’a pu résister et survivre que grâce à sa « bravoure », trait dominant de son caractère, emprunt aussi de mystique et de merveilleux.

Gamine de douze ans, drapée dans une robe Dior vintage, les cheveux blond cendré, le nez pointu « lui donnant l'allure d'une licorne coiffée pour la parade sur un manège de foire », la fille de la photographe Irina Ionesco de l’âge de cinq ans à sa dixième année a servi de modèle à sa mère. Les photographies sont tantôt érotiques, kitsch, parfois pornographiques, mais surtout extrêmement perverses.

Les années libérales de 1970 ont offert à la mère un accueil obligeant, parfois teinté de scandale. Eva, « étrange objet d'art assez cabossé, usé et shabby », plutôt monstrueuse enfant fardée, obscur objet du désir, pour reprendre Bunuel, devient pour Simon Liberati une fée, une allégorie, un peu comme Elsa pour Aragon…

Cette enfant photographiée est livrée par sa mère en pâture aux adultes selon « la vieille imposture sadienne qui prône la liberté pour mieux asservir l'objet de sa concupiscence ».

Mais Eva n’est pas sans ressources. Elle a le « plaisir de l'innocence […] cette résistance féroce de l'enfance aux sortilèges réputés irrésistibles des adultes ».

Pour l’auteur, Eva est cette « poupée de chair, la plus célèbre idole, après Lolita, d'un vice que l'Antiquité a chanté et que les mœurs contemporaines dénoncent […] cette étrange adulte aux yeux si profonds, d'une charité presque chrétienne, qui me donnait envie d'elle, parce qu'elle contenait la diablesse et peut-être parce qu'elle l'avait corrigée, tout en restant drôle et mystérieuse ».

-Le 23 août 2017, paraît chez Grasset, « Innocence » d’Eva Ionesco.

Ce titre évoque la pulsion scopique perverse de la mère d’Eva, qui en tant que photographe de sa fille entacha sa pureté et lui vola son enfance. La mère s’est bien entendue cachée derrière l’alibi de l’art pour ne pas admettre sa culpabilité.

Propulsée malgré elle, d’emblée dans l’âge adulte, Eva ressemble à certains funambules qui marchent au-dessus de la béance paternelle.

En effet, la force de l'écriture fend par sa luminosité le brouillard maintenu sur son père. Les rares photos d’Eva avec son père ont été prises par sa mère avant l’âge de 3 ans ! Comme si la mère n’avait voulu n’être qu’une « mèragosse », éliminant le père dans une sorte de filiation parthénogénétique.

Eva qui a été charmée par les étoffes, les chiffons, les vêtements évoque par son style un patchwork réparateur fait de lambeaux de souvenirs. Très vite elle a tenté d’apprivoiser sa solitude. Comme elle se sent abandonnée, elle développe une hyperacuité à l’environnement. Le sable, le bitume, les briques comme les cinq pierres que son père lui glissera dans la main lors d'une rencontre furtive.

On sent une rage de vie, tout au long de ce livre, sans doute celle qui a toujours maintenue debout Eva Ionesco.

Père évanescent, mère pervertissante … Les mots sont incisifs et lumineux. Ils projettent une clarté redoutable sur la noirceur de cette enfance volée fréquentant les boîtes de nuit d'Ibiza, faisant a dix ans ses premiers pas en talons aiguilles et tenues vaporeuses, écartant les doigts en éventail devant son visage à la renverse.

L’actrice et réalisatrice n’a jamais caché son côté objet sexuel imposé par sa mère derrière l'objectif voyeuriste qui lui impose des mises en scène érotiques et macabres.

C’est là que l’on constate la gravité de l’emprise par l’œil voyeur. Et notre époque perverse axe essentiellement sa vision pornocratique sur le voir et donner à voir en chosifiant l’être vu.

Pour échapper à ce traumatisme répété de n’être que carcasse à dépecer par des mateurs, elle les prend à leur propre piège, se moque d’eux et les montre, monstres bavant, à la vindicte et la critique du peuple des lecteurs, son semblable, son frère ! Elle inverse ainsi les rôles et arrive à dévoyer les déviances ! La seule façon d’échapper au voyeurisme ne serait donc que de s’exhiber ?

 

« Puisque sa mère a décidé de l'exposer très jeune aux yeux du monde, Eva Ionesco détourne cette œuvre et la transforme. Elle montre, à son tour, sous tous les angles et avec une ténacité obsessionnelle, les mille facettes de l'existence qui fut la sienne, avant que la Ddass ne s'en mêle, l'année de ses 11 ans. Elle épuise toutes les formes de regards, comme pour se laver de ceux qui se sont portés sur elle.                                                                                                                     Pour vaincre les voyeurs ordinaires qui se sont rincé l'œil, il lui a bien fallu laver le sien à grande eau. D'abord en le collant derrière une caméra. Eva Iones­co a donc raconté son histoire dans le film My little princess (2010), où Isabelle Huppert campait sa mère abusive, aussi dévastatrice que dévastée. Cinq ans plus tard, elle s'est soumise au regard amoureux de son mari, ­Simon Liberati, qui écrivit, avec Eva (éd. Stock), un magnifique portrait de la femme tourmentée qu'elle ne pouvait que devenir. Voilà qu'aujourd'hui Eva Ionesco prend la plume elle-même, s'en remet aux mots pour chasser les images, et revisite une nouvelle fois l'aberrante éclosion en chambre noire que fut son enfance, sous l'œil de cobra d'une mère qui lui vola son innocence pour la faire sienne[4] ».

 

- Le 12 mars 2014 paraît aux Presses Universitaires de France, « Le vrai drame de l’enfant doué, la tragédie d’Alice Miller », où son fils Martin, raconte l’attitude de sa mère à son égard et dévoile un autre visage de la grande psychologue des enfants ! Il évoque l'ombre de la violence psychologique omniprésente qui passe souvent inaperçue parce qu’elle a lieu en secret.

Il explique qu’enfant, il a non seulement souffert de violence psychologique mais également de violence physique. Toutes choses difficiles à prouver par ailleurs, car il est le fils de la célèbre auteur et chercheur de l'enfance Alice Miller et que son père, par ailleurs, n’est pas un inconnu, puisqu’il a été professeur de sociologie à la Haute École de Saint-Gall. Il a ainsi formé plusieurs promotions d'étudiants, dont beaucoup sont devenus des personnalités influentes dans l'économie, la politique et les médias suisses.

Ainsi ses deux parents faisaient partie l'élite socio-culturelle de Zürich.

Ils ont survécu à la guerre en Pologne et Alice Miller est une survivante de I'Holocauste.

D’après son fils, Martin, elle n’aurait jamais surmonté son traumatisme de guerre, et - selon lui - cette hypothèse a joué un grand rôle dans la répétition de la brutalité et des abus de violence à la génération suivante.

Sa mère, à plusieurs reprises lui a intimé l’ordre de ne jamais raconter quoi que ce soit sur sa vie privée et en avait fait un tel tabou qu'il lui paraissait impossible de le briser au risque de mettre en péril la réputation (ou la vie) de sa mère s’il révélait qui elle était réellement.

 

« Je n'ai jamais eu l'idée de demander à ma mère les raisons de sa crainte, je l'ai simplement accepté comme un fait, sans poser de question. En tant que juive, ma mère a survécu à Varsovie durant la seconde guerre mondiale. Mais elle n'en a jamais vraiment parlé. C'est seulement à 41 ans que j'appris une chose ou deux.

D'après les études concernant les enfants de survivants de l’Holocauste, nous savons que ceux-ci sont accaparés par leurs parents. Ils incarnent la face émotionnelle qui a manqué dans les moments pénibles. Ces enfants sont investis par leurs parents comme réconfort et ressource. Ce processus de renversement de la relation parent-enfant est appelé la parentification. Les parents, tourmentés par des intrusions relatives à leur trauma, recourent au soutien émotionnel au travers de l'enfant.

Des études scientifiques ont prouvé que nous communiquons à 75 % de façon non verbale. Et les enfants ont un don extraordinaire pour détecter les besoins, même non verbalisés, des parents. Ils comprennent parfaitement ce qu'il est attendu d'eux et agissent en conséquence. C'est aussi ce que j'ai fait. La relation avec ma mère avait toutes les caractéristiques d'une telle relation malsaine [5]».

Et c’est ainsi que Martin Miller a été brutalement confronté à la cruauté maternelle qu’il n’avait jamais soupçonnée.

« Quand on est sujet de maltraitance à la fois psychologique et physique au sein de sa propre famille, on souffre d'une peur énorme de rendre son expérience publique ».

Comme sa mère, est un auteur célèbre, qu’elle a une excellente réputation et qu’elle lutte contre les violences faites aux enfants, il a eu l’impression d’être un criminel qui trahissait sa mère. Et particulièrement juste avant sa mort quand il s’est trouvé confronté à cette injonction maternelle de ne jamais rien révéler quoi que ce soit concernant sa vie privée !

« Les lecteurs se passionnaient pour une Alice Miller que moi je n'avais jamais vue. Cette Alice Miller n’existe pas, c’est un personnage inventé de toute part. Les

traumatisés de guerre, surtout ceux de I'Holocauste, ont le besoin de reconstruire leur environnement passé, détruit. Je devins la victime d'une mère grièvement traumatisée qui avait perdu, pendant la guerre, tout sens moral et qui me transmit brutalement son trauma ».

A l’âge de 41 ans, Martin eut l'opportunité de parler avec sa mère de son expérience de la guerre. C’est ainsi qu’elle lui révéla avoir été victime de chantage, durant plusieurs années par la Gestapo polonaise, tout en ajoutant que cela avait été pour elle un terrible traumatisme. Au cours de cette discussion, elle dit à son fils – de la façon la plus anodine qui soit, l’air de ne pas y toucher - que l'homme de la Gestapo qui la tourmentait, la maltraitait et exigeait d’elle des relations sexuelles au risque de révéler – si elle refusait – son identité juive, avait le même nom que son père : il s'appelait aussi Andreas Miller !

« Après la publication de mon livre, je prends douloureusement conscience de la portée de cet aveu. Bien sûr, je n'eus pas le courage de poser des questions à ma mère ».

Selon la version officielle, après I ‘insurrection du ghetto de Varsovie Alice Miller s’enfuit vers les russes et travaille dans un camp de malades. A la fin de la guerre, elle déménage avec sa sœur à Lodz pour étudier à l’université. C'est là qu'elle ferait la connaissance d’Andreas Miller et qu’ils vécurent en couple. Ils étudient ensuite à Bâle et achèvent leurs études. Alice Miller comme psychologue Andréas comme sociologue.

« Je fis mon arrivée en 1950 et il y eut dès le départ des difficultés. Ma mère me laissa à une connaissance et je souffris alors tellement que je risquais de mourir. C’est alors que la mère d'Irenka eut pitié de moi et m'emmena chez elle. C'est ainsi que je passai les 6 premiers mois de ma vie avec ma tante à Zürich. Ensuite je revins chez mes parents ; ce qui fut pour moi le retour à un enfer, dont je ne saisis qu'aujourd'hui l'ampleur. Je me retrouvai dans une situation de guerre qui était indescriptible. Aujourd'hui je suis convaincu que mon père était le maître-chanteur de ma mère. Depuis que je me suis ouvert à cette réalité, de nombreuses expériences de ma vie se sont rassemblées comme un puzzle afin de former un tout.                                                                                                                   Alors que j'avais 36 ans, mon père dévoila son profond antisémitisme à mon encontre. J'avais alors une petite-amie juive. Lors d'une véritable tirade haineuse, il traita ma mère de pute juive, qui lui sortait par les oreilles. Pour moi, la situation était la suivante : mon père avait un fils juif qu'il haïssait au plus profond de son être. Depuis que j'étais petit, mon père me battait régulièrement. Chaque situation était prétexte à m'humilier. Ma mère, drapée dans le silence, ne me défendait jamais ».

Etonnamment, dans une interview en 1986, à la télévision norvégienne, Alice Miller répond sur le fait qu’il est mauvais que les parents frappent leurs enfants : « il est clair que ces parents sont des criminels qui devraient être sévèrement punis. La plus grande humiliation pour un enfant est d'être frappé".

« Quand je vis la séquence, je ne pus le supporter. Je me suis toujours demandé, comment ma mère, dans son livre : « Am Anfang war Erziehung[6] » pouvait faire preuve de plus d'empathie envers Adolph Hitler qu'envers son propre fils. Quand j’ai relu le chapitre concernant Adolph Hitler, je m'aperçus avec horreur que la situation chez nous était similaire à celle de l'enfance d'Adolph. Et jusqu’à sa mort, ma mère n’a jamais réalisé ce qu’elle avait refoulé. Il est étrange pour moi que ma mère soit restée passive face aux orgies de violence de mon père, mais que dans son livre elle ait eu pitié du petit Adolph, battu et torturé par son père ».

Devenu adulte et thérapeute à son tour, il devient évident que le discours haineux de son père à son encontre a réactivé le traumatisme de guerre de sa mère, qui a dû sa survie en coopérant avec le criminel qui la faisait chanter.

La coopération de ses parents alla si loin qu'en sa présence, ils parlaient constamment polonais alors qu'ils n'avaient pas appris à leur fils leur langue maternelle. Il n’a jamais compris ce comportement, car pour lui il paraissait normal que des parents enseignent leur langue maternelle à leurs enfants !

De plus, en continuant ses recherches, Marin Miller découvre que les juifs orthodoxes ne parlent pas le polonais, mais le yiddish. Selon lui, ils ne se sont jamais sentis polonais et étaient exclus de la société.

« Quand les parents n'assimilent pas leurs expériences traumatisantes de guerre, ils ont alors tendance à recourir non seulement à la violence physique mais surtout à la violence psychologique à l'encontre de leurs enfants. Je n'ai jamais compris de quoi mes parents parlaient. Quand nous avions de la visite, j’étais enfermé. J’étais vraiment exclu et caché, un étranger dans ma propre famille. Au début je crus que mes parents déchargeaient sur moi leur expérience de l'émigration. Aujourd'hui je suis convaincu qu'ils me traitaient comme une vie futile. Si bien qu’à la maison, j’étais le juif persécuté qui n'avait pas le droit de vivre. Je suis arrivé dans la seconde guerre mondiale sans comprendre de quoi il s'agissait. Je devins le bouclier humain de ma mère ».

Devenu énurétique, le jeune Martin est envoyé durant deux ans dans un foyer près de Zürich. Curieuse répétition du destin, la directrice s'appelle Alice ! Il ne reçut jamais la visite de ses parents et doit évoluer seul dans l’école sans que personne ne lui ait expliqué ce qu’il faisait là !

Et s’il se souvient très bien de cette période-là, c’est parce que personne au cours de ces deux années ne lui a adressé un mot personnel. Alors qu’il végétait, il est brusquement repris par ses parents. Là, il découvre sa sœur, atteinte de trisomie 21 et se souvient encore exactement comment il la vit assise sur une balançoire dans le salon, sans comprendre qui elle était ! Jamais ses parents ne se sont souciés de lui expliquer quoi que ce soit et de dissiper sa confusion.

Il n’est donc pas étonnant qu'au cours de sa scolarité primaire il ait eu d’énormes difficultés qui reflètent son parcours chaotique et demeure convaincu que le demie année passée chez ma tante aimante lui a sauvé la vie. Il a eu la chance de développer dès le départ un attachement adapté à sa « caregiver » et cet attachement précoce a représenté par la suite, un système immunitaire psychique qui l'aida à survivre.

On peut effectivement se demander pourquoi le fils d’Alice Miller a attendu aussi longtemps pour révéler sa vérité sur sa mère ! Sa réponse est égale à sa souffrance : « Depuis mes 20 ans et au cours des 45 dernières années, j'ai fait 14 essais de psychothérapie. Tous ont échoué : en effet, je dus à chaque fois constater que l'ombre de ma mère était telle que le thérapeute finissait par me laisser tomber. J'avais bel et bien besoin d'aide, mais l'angoisse existentielle du thérapeute était si grande qu'il préférait me refuser leur aide plutôt que de se fâcher avec ma mère. En tant qu'auteur connue, elle détenait en effet un fort pouvoir médiatique qui terrifiait considérablement les thérapeutes. Ce n'est qu'à sa mort que je me risquai, comme je l’ai déjà mentionné, à briser le mur de silence ».

Finalement, Martin Miller se décide, il y a 35 ans, à exercer la profession de psychothérapeute. A ce moment-là, il suit son propre chemin, ce qui ne plait pas à sa mère, qui alors qu’elle commençait à publier arrêta son travail de psychanalyste et perdit le contrôle sur son fils !

 Au lieu de pouvoir compter sur sa mère à ce moment crucial dans son existence, Martin vit alors un enfer encore plus cruel ! 

Sa mère fait alliance avec le thérapeute primal dont elle lui a vanté les mérites. Un jour, il reçoit de ce thérapeute une lettre dans laquelle ce dernier lui explique que sa mère lui a réservé une place pour entreprendre une thérapie avec lui et qu’il ne mesurait pas sa chance !

Bien entendu, il refuse ce cadeau empoisonné de sa mère, ce qu’elle vit comme un véritable affront. Et il subit, malgré tout, le chantage d’entreprendre cette thérapie primale au point d’être pris au piège comme dans une secte … 

Grâce à l’indiscrétion de son thérapeute, sa mère pouvait surveiller secrètement sa thérapie, jusqu’au jour où il arriva à se libérer de cette situation en révélant que « le brillant thérapeute » était un imposteur et un intriguant ! 

C’est à la suite de cette dernière expérience que sa relation avec sa mère fut définitivement détruite. Ils ne purent apaiser leurs relations et Martin Miller est resté particulièrement choqué que sa mère n’ai jamais admis son rôle dévastateur.

Rapt d’identité, incapacité à permettre l’éclosion d’une personnalité, a-t-on une alternative face au pervers narcissique ?

 

 

 

 

[1] Psychanalyste, Avignon. www.docteur-dominique-barbier.fr

[2] Ce texte correspond à un exposé remanié de deux communications l’une à Pau le 21 octobre 2016, l’autre à Marseille le 19 mai 2018.

 

[3][3] En décembre 2012

[4] Marine Landrot, Télérama livres, n° 3527, 14/08/2017 : http://www.telerama.fr/livres/innocence,161658.php

[5] Martin Miller, « L’ombre de la violence psychologique », communication au Colloque de Pau « l’enfant témoin et victime de violences psychologiques au sein de la famille, 21 octobre 2016.

N.B. : Tous les propos de Martin Miller que nous citons en italique renvoient à son intervention quand nous l’avons écouté.

[6] « Au commencement était l’éducation ».

Date: 
Vendredi, 30 avril, 2021