Venir en psychanalyse selon Gérard MILLER

7 juin 2021

"Personne n’entreprend une analyse par simple curiosité ou pour suivre la mode. Récuser les mensonges sur lesquels s’édifie la tranquillité du quotidien et déchiffrer l’oracle de sa destinée, chacun pressent qu’il faut le vouloir vraiment.

La psychanalyse n’est pas câline. On s’y allonge, mais pas pour se relaxer ou dormir. La vérité est trop incommode à supporter, quand on sait que le confort de la réalité est fondé sur sa méconnaissance. Contrairement à ce qu’écrivait Joubert dans ses Pensées, l’erreur repose, la vérité agite. Et puis, rien ne garantit à l’avance au patient que de son désir, il a le goût. Rien ne lui dit qu’il se convient, qu’il est conforme, même imparfaitement, à son idéal. Son désir, la cure peut lui permettre de le tirer au clair, pas de le changer.

Les effets qu’on est en droit d’attendre d’une psychanalyse ne sont pas minces et méritent le détour, mais ce qu’on découvre de soi ne vous projette pas pour autant dans le registre de l’exaltation. Lacan n’avait pas tort de décourager ceux qui venaient à lui pour « mieux se connaître ». Cela ne suffit pas. Il faut que quelque chose cloche et handicape et intrigue pour tenir la rampe au fil des séances. Il faut aspirer à ce que change dans son existence quelque chose de crucial pour supporter d’entendre la petite musique que joue son inconscient. Contrairement aux cures de cape et d’épée dont on fait parfois le récit, la découverte freudienne n’a rien à voir avec une épopée du narcissisme. Ni l’analyste, ni l’analysant ne sont des personnages de roman. C’est pour cela que la psychanalyse ne vaut le coup que pour ceux dont la vie est chienne, et qui veulent, d’un vouloir dont leur souffrance atteste, se repérer par rapport à ce qui les détermine." (Site officiel de G. Miller)

La Transmission du malheur, ou que deviennent les enfants des pervers narcissiques (2)

30 avr 2021

Docteur Dominique BARBIER[1]

 

 

La Transmission du malheur, ou que deviennent

les enfants de pervers narcissiques ? (Deuxième partie)

 

Résumé : Après avoir évoqué, dans une première partie, la transmission du malheur à travers quelques exemples cinématographiques, littéraires ou celui du fils de la célèbre Alice Miller, l’auteur propose une investigation clinique à rebours du masochisme moral qui vise repérer la destructivité parentale vis-à-vis de leurs enfants mal-aimés. Il existe en effet, une transmission du malheur qui loin de favoriser la résilience est au contraire à l’origine d’une considérable difficulté de vivre et de multiples somatisations, faisant bien comprendre que le corps a ses raisons que la raison ne connaît pas ! L’auteur évoque enfin le devenir clinique de ces enfants maltraités.

 

Mots clés : transmission du malheur, enfants de pervers narcissiques, masochisme moral, destructivité parentale, vulnérabilité infantile.

 

PETIT RAPPEL DE CURE :

UNE ALTERNATIVE ?

 

Nous sommes face à la délicate et mystérieuse question du mal et ses effets dans le domaine de la psychopathologie.

C’est aussi la question des nécessaires conflits de la vie, car qui veut la paix ne récolte que le chaos. Il y a des conflits dynamiques.

 

Comment en effet peut-on être l’enfant de quelqu’un qui est :

Prédateur, vampire, toxique, radioactif, manipulateur et destructeur, dans la jouissance de sa pulsion d’emprise,

Qui fait l’économie de la culpabilité,

Qui renverse, fragilise sous prétexte de rassurer,

Qui n’aime que dans le mépris et se nourrit de la dévalorisation de l’autre ?

 

 Tant il est vrai qu’il y a des gens qui ont tous les défauts du monde !

 

Le choix est simple : il n’existe qu’une alternative que je vais développer tout au long de mon exposé.

 

Car le pervers narcissique présente une absence totale de « respect de la souveraineté de l’être[2] ». Sa problématique connue d’abord en France[3], l’est maintenant dans le reste du monde[4].

 

 

 

 

Le DSM V[5], propose dans sa nouvelle version des troubles spécifiques de la personnalité classés en 3 groupes.

 

GROUPE – A

•       Trouble de la personnalité paranoïaque

•       Trouble de la personnalité schizoïde

•       Trouble de la personnalité schizotypique

 

GROUPE – B

•       Trouble de la personnalité antisociale

•       Trouble de la personnalité Borderline

•       Trouble de la personnalité histrionique

•       Trouble de la personnalité narcissique

•       Trouble de la personnalité continue

 

GROUPE – C

•       Trouble de la personnalité évitante

•       Trouble de la personnalité dépendante

•       Trouble de la personnalité obsessionnelle

•       Trouble de la personnalité générale

 

Le spécialiste évalue la problématique d’un patient avec une échelle qui va de 1 à 5. (5 correspondant à une certitude diagnostique en la matière, tandis que 1 renvoie à l’hypothèse).

Reconnaissons d’emblée que dans ce domaine, le diagnostic est très incertain ! Même si la perversion narcissique se trouve rangée dans le groupe B et classée comme : Trouble de la personnalité avec des traits narcissiques et manipulateurs.

 

 

Mais le diagnostic en reste problématique autant pour les professionnels que pour les victimes de ces voleurs d’identité aux multiples facettes, qui bien entendu, ne se reconnaissent pas comme malades et ne veulent pas changer !

 

Personne séduisante, élégante, pseudo sympathique et souvent réservée qui plaît par son côté charmeur, le pervers narcissique a de grandes capacités séductrices.

 

Expert exceptionnel en manipulation, il a plusieurs visages, donnant l’impression d’une personnalité multiple, même s’il est à la fois le même et différent d’une heure à l’autre, plongeant tantôt dans la névrose pour faire des incursions soudaines dans la psychose, puis des sauts fulgurants dans la normalité.

Même si le terme change, les manipulateurs / destructeurs / pervers narcissiques existeront toujours. Des femmes, des hommes et des enfants seront toujours détruits par ces prédateurs.

 

Centrons-nous sur le problème particulier des enfants qui sont d’innocentes victimes collatérales de ces dévastateurs.

Quel que soit leur âge, ils souffrent d’un climat relationnel dévalorisant qui les accable. Cette blessure relationnelle sera d’autant plus destructrice qu’ils n’ont aucune prise réelle contre un manipulateur pervers qui paraît au-dessus de tout soupçon vis-à-vis de l’extérieur (famille, proches, amis ou relations professionnelles).

 

Enfin reconnue dans les classifications internationales (2013), la perversion narcissique échappe à toute thérapeutique, car le pervers jouit en toute discrétion de la transgression, ce qui fait son impunité.

 

Il excelle donc, nous l’avons dit, dans la ruse et la manipulation, et va longtemps demeurer invisible pour les spécialistes comme pour les victimes elles-mêmes. Car il est un orfèvre en culpabilisation.

 

En forçant le trait, l’enfant doit se situer par rapport à un parent-vaurien qui va le déstabiliser par rapport au réel. Ce qui devrait être sûr ne l’est pas, c’est l’univers du doute. Il existe un déplacement, un flottement du réel. Nous sommes dans l’opposition vérité/ exactitude[6].

 

 

L’ATTEINTE NARCISSIQUE

 

 

Souffrir en silence : l’obligation de se taire

La difficulté pour l’enfant réside dans un paradoxe : sa souffrance est interne, d’autant plus importante qu’elle doit être masquée, car tout est fait pour que son milieu familial paraisse sans faille, sans souffrance, ni malaise. Tout doit être gommé, caché, tu !

Au nom de l’image familiale, il a intérêt à grandir dans une officielle harmonie sans avoir le droit de poser problème ! Le pervers risque d’étouffer trop souvent son enfant, d’autant qu’il saura lui répéter que nous vivons dans une société où il faut toujours être le meilleur et que tout ce qui lui est imposé l’est fait dans son intérêt : « c’est pour ton bien ! ». L’enfant phallique devra être la démonstration de la réussite parentale. Bien souvent, il ne pourra pas s’appuyer sur l’autre parent et se construire dans la force de la vérité et la rigueur de l’exactitude.

Pour n’avoir pu trouver un tuteur de développement, il sera un enfant non sécure, qui se tait, s’enferme dans l’inhibition et se réfugie dans l’imaginaire. Ses portes de sortie, ses exutoires ou ses possibilités d’expression sont, nous le verrons, limitées.

Ce qui explique que cet enfant ait peu de moyens directs de crier son malaise, aucune accroche possible dans cette illusion d’harmonie et cette réalité factice, aucune place pour une quelconque révolte. Le piège est ficelé, l’image renvoyée lisse, socialement très correcte. Sa situation évoque celle d’une personne ayant un revolver dans le dos qui est obligée de faire bonne figure !

 

D’où ce leitmotiv : surtout ne pas attirer l’attention sur la face cachée du quotidien.

 

Seul au monde

Le sentiment qui domine, de loin, chez cet enfant, est celui d’un isolement profond et d’une immense solitude. D’abord parce qu’il n’existe entre son parent pervers et lui aucune transmission : rien ne lui est dit, ni ne lui est raconté de son histoire, ou alors sous forme enrobée, lissée ou déformée. Il prendra conscience, au fil des années, qu’il y a des trous dans sa biographie, parce qu’il n’y a jamais eu de véritable récit de sa naissance et son enfance.

Les bribes d’information que l’enfant finira par obtenir ne seront que celles qu’il aura pu glaner au fil des conversations dont il aura été le témoin avec des proches de la famille, ou bien des recoupements qu’il sera parvenu seul à établir.

Le pervers narcissique ne se dévoile pas, ne livre rien. Ainsi, tant sur le plan de son histoire personnelle que sur celui des connaissances générales, son enfant comprend très tôt qu’il doit découvrir et apprendre par lui-même ; qu’il devra grandir seul, sans l’aide de ses parents.

 

Un autre aspect du sentiment d’isolement est directement lié à l’autre parent, le conjoint sur lequel le pervers narcissique exerce son emprise. Il est pris dans une relation de soumission, littéralement avalé par celui qui veut que l’existence de ses proches tourne autour de lui. Il abandonne alors son rôle de parent pour se dévouer (ou se soumettre !) à celui d’époux ou d’épouse.

 


 

LA FAUSSE CONSTRUCTION DE SOI

 

Orphelin, enfant trouvé ou transfuge ?

 

Cet enfant a du mal à se situer dans son histoire, à trouver sa place, comme si le lien de la filiation n’existait finalement que sur les registres d’état civil. C’est là encore un paradoxe : son parent est bien vivant, mais en réalité, l’enfant se sent orphelin, à ceci près qu’il n’a aucune chance d’être adopté, ce à quoi il pense d’ailleurs parfois car cela signifierait enfin avoir un parent, c'est-à-dire quelqu’un qui sait que l’essentiel est dans le don et l’échange, quelqu’un qui « sait vivre ».
 

Le pervers narcissique vit avec son enfant, mais séparément ; ils ne partagent rien. On note une grande sécheresse relationnelle. Un gouffre les sépare. Le parent ne sait pas ouvrir les portes de son cœur, symboliquement tenir chaud et envelopper. C’est un langage qu’il ignore complètement et dont il ne veut rien entendre, préférant se réfugier dans une intellectualisation quasi-systématique des événements de la vie, qui lui permet habilement, (car il s’agit en général d’un être brillant ou d’un bonimenteur !), de ne pas aborder les sujets sensibles tout en jouissant d’un pouvoir de fascination sur son entourage, qui se laisse, hélas, berner.
De cette mascarade, l’enfant est témoin, mais il a appris à dissimuler son chagrin. Sa plaie est à l’intérieur, comme sa solitude. Tout semble – désespérément – normal.
 

Le pervers ne présente son enfant aux autres qu’à travers son propre narcissisme, uniquement pour se valoriser lui-même. De fait, l’extérieur ne perçoit cet enfant qu’à travers la description qu’il en fait et le méconnaît. Une fois encore, nous sommes dans le domaine de l’image, de l’apparence. L’enfant est un faire-valoir qui vit la solitude de n’être pas reconnu et compris, aux fins exclusives de peaufiner l’image du foyer parfait.

 

La normopathie[7]

 

L’affirmation de soi est très délicate pour cet enfant qui n’a pas de place réelle. Il a beaucoup de mal à se manifester autrement qu’à travers ce qu’il a compris de ce qu’on lui demande d’être. Il ne réclame jamais grand-chose, ne fait pratiquement pas de demande. Il sait qu’il doit se glisser dans le costume tristement étroit qu’on a confectionné pour lui, sinon il deviendra un étranger. Il n’y a pas d’espace pour la contestation, qui serait immédiatement étouffée et violemment réprimée. L’enfant perçoit très tôt, dans ce simulacre d’équilibre, l’intolérance de son parent à toute forme de différence, à tout ce qui ne lui ressemble pas. La singularité est taboue. La discrète mais réelle dictature ambiante ne laisse évidemment pas de place à la discussion, à l’échange de points de vue différents, puisque rien ne doit risquer de menacer l’ordre établi et le sentiment de toute puissance que le pervers narcissique défend envers et contre tous.

L’enfant sait que c’est ailleurs qu’il pourra vivre libre, qu’il doit pour l’instant se taire s’il ne veut pas être rejeté ou se confronter au vide de son parent, qui est une coquille creuse. Il ne s’oppose pas de front au narcissique, il se réfugie souvent dans le silence, ce qui lui vaut alors d’être défini comme un enfant sage et bien élevé, un enfant modèle qui vient redorer - bien malgré lui - le blason du narcissisme parental, incapable de la moindre empathie. Ce silence verrouille chez l’enfant la verbalisation des sentiments et des affects. La parole avec le pervers narcissique ne s’articule qu’autour de discussions où les émotions ne transparaissent jamais parce qu’elles sont dangereuses pour lui, risqueraient de l’affaiblir, de le rendre vulnérable et de lui faire perdre son pouvoir.

Son discours, souvent empreint d’une culture à vertu protectrice, est toujours sérieux. Sa parole, sa pensée, doit occuper tout l’espace, tant celui des autres que celui de leurs propres émotions. Ici, on ne s’épanche pas, on raisonne.

 

 

Le refuge dans l’imaginaire : une île perdue au milieu des autres

 

Le fardeau que supporte l’enfant a un impact sur ses relations avec le monde extérieur. Sur le plan relationnel, l’enfant dans sa famille témoigne d’une raideur dans le contact physique. Les rares étreintes avec le parent ne sont pas chaleureuses, comme si l’enfant se préservait de manière inconsciente, d’une dangereuse contamination. Au quotidien, ce contact physique se réduit au strict minimum, comme s’il fallait mettre le maximum de distance. Le parent narcissique n’est pas enclin au contact physique chaleureux. Sur le plan social, il ne sera pas facile à l’enfant de nouer des contacts avec les autres. Vivre autour d’un parent qui ne tolère pas la différence, qui est dans une attitude critique générale et se préoccupe seulement de l’apparence, rend difficile la spontanéité et l’intégration dans un groupe. Il aura besoin de temps. Ce sont des enfants qui hésitent, se taisent, sont dans l’inhibition et la retenue, ce qui plus tard leur tiendra lieu de quant-à-soi !

Bien souvent, nous assistons à une hyper maturité fallacieuse et superficielle, qui correspond à une parentalisation de l’enfant, qui a bien compris finalement l’immaturité de ses parents narcissiques.

 

 

Vide existentiel, dépression récidivante ou piège des multiples somatisations ?

 

Les parents ignorent, ou refusent de voir la souffrance, le sentiment d’impuissance et l’angoisse étouffante de leur enfant. Il subit de plein fouet la violence corrosive et va tenter d’exprimer son malaise existentiel par différents symptômes dont :

 

La tristesse est le premier signe flagrant, associée à :

-une inhibition paralysante, jusqu’à l’absence d’expression de désir (je ne sais pas)

-des cauchemars, expression nocturne de l’angoisse.

-des problèmes scolaires allant d’actes violents ou inadaptés à l’école, servant de décharge à ce qu’il vit chez lui, jusqu’à l’échec scolaire.

-de multiples troubles psychosomatiques, des troubles du sommeil, une énurésie,

-une instabilité psychomotrice, des colères et une agressivité injustifiées,

 

Si personne ne l’écoute, la situation s’aggrave jusqu’au risque suicidaire. Il n’arrive pas à formuler de demandes et ressent un mal être existentiel, fragilisé dans sa fratrie, sa classe et à l’extérieur (activités sportives ou artistiques). Il a peur de culpabiliser ses parents, a l’impression de risquer d’être à l’origine d’une cassure entre eux alors qu’il en est le bouc-émissaire et le souffre-douleur.

 

Ces derniers refusent de comprendre la problématique douloureuse et complexe de leur enfant pour qui c’est le sauve-qui-peut pour ne pas sombrer dans une dépression chronique. Son narcissisme est touché comme ses mécanismes de défense. Il perd confiance en lui.

Il est illusoire de croire que le parent restant puisse seul l’aider à traverser une telle tempête corrosive et destructrice. Le patrimoine psychique de l’enfant est en péril.

 

 

L’ENFANT PRIS AU PIEGE

 

« La vérité joue un rôle aussi déterminant

pour la croissance de la psyché

que la nourriture pour la croissance de l’organisme.

Une privation de vérité entraîne

une détérioration de la personnalité. »

                         (Wilfred Ruprecht Bion, « Aux sources de l’expérience »[8].)

 

 

Quand on a toujours vécu en cage, c’est la liberté qui effraie

 

L’enfant du pervers apprend à vivre dans le faux-semblant. Il a cependant en lui la connaissance précoce qu’il peut échapper au piège de son parent et trouver à l’extérieur une terre promise. Terre à conquérir pour vivre libre, même si les parents décrivent le monde extime comme dangereux ! Il aura une image de soi mal construite, paraîtra mal fini, mal bâti, avec un narcissisme vacillant parce qu’il est un faire-valoir de ses parents et n’a pas vraiment droit à sa vie propre. Le parent pervers va déclencher un sauve-qui-peut la vie, tellement il est un acide corrosif…

 

Si le pervers narcissique n’est pas parvenu à mettre en échec son enfant, la solitude dans laquelle il l’aura confiné fera naître en lui un sentiment de force et d’indépendance qui prendra peut-être un peu de temps pour s’exprimer. Plus âgé, il « sait » qu’il est un rescapé, qu’il est passé à côté de ce qui aurait pu l’enterrer vivant, le rendre taciturne ou l’empêcher de se construire. C’est pourquoi il a parfois la rage d’exister, de dire, de partager et de transmettre.

Ayant grandi seul, il est devenu avide de liberté pour n’avoir connu que la prison ! Même si son mode de vie déplait à son parent, renvoyé alors à son vide intérieur et à son inconsistance.

Tel est le destin d’un enfant parvenu à faire de sa souffrance l’œuvre d’art de sa vie.

 

Sortir du faux-self ?

 

Il arrive parfois que certaines personnes proches de l’entourage familial parviennent à saisir quelque chose de cet enfant, s’ils sont capables d’une réelle écoute et d’avoir leur propre idée sur lui, sans être influencés par le discours ambiant des parents. Ils peuvent alors établir avec cet enfant très craintif et inhibé une relation vraie parce qu’ils s’intéressent à lui. Cette situation nouvelle procure à l’enfant un bien-être, même si elle le renvoie à l’incapacité de ses proches à le comprendre et l’aider.

 

 

Être incompris et ne pas se comprendre

 

Cependant, les enfants n’ont pas tous, face au drame d’avoir un parent pervers narcissique, ce potentiel de lutte et de survie. Pour la majorité d’entre eux, certains symptômes empreints de souffrance s’expriment très tôt dont l’agressivité, et nous l’avons dit, les multiples tentatives d’appels silencieux que sont : les terreurs nocturnes, troubles alimentaires, psychosomatiques, multiples somatisations, allergies…

Toutes ces manifestations expriment une soif d’être aimé, regardé et entendu.

 

Tyrannique, coléreux, agressif ? Pas vraiment caractériel, mais en révolte... Là le diagnostic différentiel est loin d’être évident !  C’est un peu le sauve-qui-peut. L’enfant perd confiance en lui, se sent responsable à la place de ses parents, vit dans une tempête narcissique corrosive, surtout s’il est désigné comme l’héritier du pervers, considéré comme digne de lui « succéder » sans possibilité de s’échapper de cette toile d’araignée perverse. Il est pris au piège.

 

 

DESTIN OU TRANSMISSION DU MAL-HEURT

 

Deux hypothèses

 

1-Hypothèse la moins malheureuse : un seul des deux parents est pervers.

 

2-Quand les deux parents sont atteints de cette caractéropathie, l’enfant va alors payer le prix fort … Destructivité et toxicité sont alors au maximum.

 

Régulièrement pris à témoin, il devient tour à tour le souffre-douleur de ses deux parents, face à une désorganisation familiale caractérisée par l’isolement et l’indifférence de chaque membre de la fratrie, ce qu’on appelle les familles désintriquées.

 

A l’aide de petites phrases assassines et d’une méfiance constante, chaque parent tient des propos sur l’autre très méprisants mais indirects pour entretenir la rivalité et chez l’enfant un conflit de loyauté. Ce qui n’empêche que chaque parent se plaigne de son enfant, annulant ainsi les compliments extérieurs par des mots destructeurs.

 

Le pervers est un orfèvre dans l’art de susciter la culpabilité chez l’autre.

Cette maltraitance vise à briser la volonté de l’enfant, à en faire un être docile.

La distance ne modifie en rien cette attitude, le parent pervers appliquera son action destructrice par téléphone si besoin est. La perception de cette mise en place est vécue par l’enfant comme une intrusion[9].

 

Sa position est complexe, car il a malgré tout tendance à rechercher l’affection du parent maltraitant. Il accepte alors l’image négative qui lui est renvoyée : elle ne peut être que méritée car elle émane de son père ou de sa mère.

 

L’impact en est très destructeur : autodépréciation, dépression, vide intérieur, prise d’alcool, de drogues …

 

Cet enfant qui n’a pas droit à la spontanéité vit aussi dans la peur des conflits, car manipuler un enfant pour un parent est un jeu d’enfant !  L’enfant qui aime ses parents et veut être aimé par eux a pour logique de leur trouver des excuses. Il va même parfois jusqu’à chercher à se faire pardonner une faute qu’il n’a pas commise ! …

 

Il ne peut revendiquer l’affirmation de soi, n’a pas de place et se doit d’être comme on le lui demande. De ce fait, il n’ose pas demander, pour ne pas déranger.

Toute tentative d’affirmation de soi ou de revendication sera durement réprimée.

 

Il se soumet donc au dictat pervers par crainte des réactions destructrices. Nous l’avons dit, aucun échange réel, aucun avis différent n’est tolérable, le dictateur ne peut être remise en cause.

Certains enfants comprenant le mécanisme, font en sorte de ne pas être rejetés et se contentent alors du refuge du silence.

 

Inutile de compter sur le parent victime lui-même incapable de réagir, qui cherche à se protéger et devient involontairement « complice » en laissant l’enfant subir la vindicte du pervers. Pire il peut nier l’agression constante, posant cette réalité comme une invention enfantine, réduisant ainsi inconsciemment son propre sentiment de culpabilité. L’enfant reçoit alors des messages qui dénient les actes de violence : on lui renvoie qu’il exagère, qu’il invente !

 

Si aucun des deux parents ne présentent alors la sécurité nécessaire à son développement harmonieux, l’enfant se tient en vigilance permanente et cherchera à se protéger dans une constante justification.

 

Le parent pervers justifie ses actes dans l’intérêt de son enfant : « c’est pour ton bien », dit-il ! Sous prétexte d’éducation il vise la destruction de l’enfant.

La forme insidieuse n’est pas alarmante pour l’environnement. Pourtant l’enfant est seul dans ce qu’il vit. Il perçoit clairement la situation et ne peut se plaindre.

 

On lui explique qu’il est mal dans sa peau, décevant et même responsable du malaise de ses parents. Il devient une cible. Et comme il ne correspond pas au souhait parental à son sujet, on le juge maladroit, inapproprié, inadéquat.

 

Le parent ne supporte finalement pas l’existence de son enfant qui le gêne, ce qui au pire renvoie à un souhait inconscient d’infanticide. Ce « bon à rien » aura comme par hasard des comportements qui viendront justifier la maltraitance.

 

C’est ainsi qu’il répond au seul message négatif et devient l’écho du discours destructeur du pervers. Comme sa culpabilité s’amplifie, il fait tout pour décevoir, fait honte à ses parents, n’est pas assez bien pour eux…

 

Il ne peut trouver sa place, n’a aucun regard de reconnaissance, de paroles de consolation ou d’encouragement. C’est un orphelin de parents bien vivants mais refusant tout contact chaleureux, pourtant nécessaire à son équilibre et son développement.

Le pervers se persuade et persuade les autres qu’il est un bon parent. Même s’il ment et manipule, il a le don de se faire aimer des autres. Il ne perçoit son enfant qu’au travers de son propre narcissisme, il ne s’agit que d’esbroufe, d’apparence, et d’un besoin d’afficher un foyer parfait. L’enfant est un ustensile. Le droit d’exister n’est pas accordé !

 

Le malheur comme destin ?

 

Derrière chaque victime, il y a toujours un pervers : c’est le problème économique du masochisme et de la banalité du mal.

Les portes de sortie, exutoires ou possibilités d’expression de l’enfant sont limitées :

 

Soit futur pervers à son tour,

Soit graves troubles de la personnalité allant du spectre de la schizophrénie à celui des maladies maniaco-dépressives,

Soit un réparateur, qui se situera dans l’oblativité et la création.

En effet,

Le double discours, le mensonge et l’injonction paradoxale trop répétées peuvent favoriser : la schizophrénie,

Souffler le chaud et le froid, manquer de stabilité : les troubles bipolaires,

Empêcher toute expression de la souveraineté de l’être : les somatisations, les équivalents suicidaires,

L’absence d’étayage et de consolation : le faux self.

 

Mais je voudrais terminer sur une note positive, parce que pour un psychanalyste le destin n’est jamais figé, d’où la vertu d’espérance[10] : « Dans l’ordre de la création intellectuelle tout péril devient une faveur, toute entrave une aide et un stimulant salutaire, parce que c’est là un moyen de susciter des forces inconnues et de les renouveler. Si une existence doit avoir de l’influence sur l’univers, il ne faut pas qu’elle stagne, car la force de l’esprit, de même que toute force physique, naît du mouvement et du changement ; rien n’est plus dangereux pour un poète que le contentement, le travail mécanique et la voie facile. »[11]

 

Dans les autres cas, face à cette transmission du malheur, il faut qu’une voix se fasse entendre en remontant les échecs d’une vie et sa misère pour donner sens à l’enchaînement. C’est l’acte du thérapeute. Si le destin s’inscrit dans l’événement qui le prouve, la parole qui déclare libère en ce qu’elle devient représentation d’une trame qui donne alors une signification à ce que nous avons vécu[12].

 

 

 

 

 

ORIENTATIONS BIBLIOGRAPHIQUES

 

 

BARBIER D., La Fabrique de l’homme pervers, Paris, Ed Odile Jacob, 2013.

 

 

RACAMIER P C. : 

 

« De la perversion narcissique », Gruppo, 1987, 3, p 11-27.

 

« Autour de la perversion narcissique », in « Le Génie des origines », Paris, Payot, 1992, p 277-337.

 

[1] Psychanalyste, Avignon. www.docteur-dominique-barbier.fr

[2] Barthes R., « Journal de deuil », Paris, 2012, Points n° 678, 288 p.

[3] Grâce aux travaux de Paul-Claude Racamier.

[4] Depuis le DSM V, paru en 2013.

[5] Diagnostic and statistical Manuel of mental disorder.

[6] La vérité est subjective, l’exactitude objective et vérifiable par autrui.

[7] Joyce McDougal

[8] (1897–1979)

[9] iI n’est pas rare que des troubles physiologiques se manifestent. Nous y avons déjà fait allusion : agressivité, terreurs nocturnes, troubles alimentaires, maladies psychosomatiques ou somatisations diverses (maux de ventre, asthme, eczémas, allergies diverses) … Toutes ces manifestations expriment une soif d’être aimé, regardé et entendu. A l’inverse, l’enfant peut devenir tyrannique, coléreux, agressif… Dans ce type de relations il ne s’agit non pas d’un comportement caractériel mais bel et bien d’une révolte.

[10] « Dieu a donné une sœur au souvenir et il l’a appelée espérance », Michel-Ange.

[11] Zweig S., Trois poètes de leur vie : Stendhal, Casanova, Tolstoï, Trad. A. Hella, 1983, Paris, Belfond Ed., 318 p.

[12] Barbier D., Clinique de la chronicité en psychiatrie, Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 1995, p 83.

La Transmission du malheur, ou que deviennent les enfants des pervers narcissiques

30 avr 2021

Docteur Dominique BARBIER[1]

 

 

La Transmission du malheur, ou que deviennent

les enfants de pervers narcissiques ? (Première partie[2])

 

Résumé : Officiellement, chaque parent souhaite transmettre le meilleur à ses enfants dans l’optique d’un progrès de l’individu d’abord puis de l’humanité, qui de génération en génération s’améliorerait. Or la transmission du malheur existe réellement. Freud évoquait le masochisme moral pour expliquer la réaction thérapeutique négative. La question que pose l’auteur change le point de vue : et si des enfants avaient été tellement mal-aimés, tellement détruits, par la perversité parentale au point d’avoir une considérable difficulté de vivre et de sentir en eux une transmission du malheur, dans une filiation négative ?

 

Mots clés : transmission du malheur, filiation négative, enfants de pervers narcissiques,

Masochisme moral, destructivité parentale.

 

 

PROLOGUE

 

Merci de m’avoir fait mal, j’en avais tant besoin !

 

Il existe un dénominateur commun à toutes les perversions, qui en constitue en quelque sorte le socle ou le noyau commun : la pulsion d’emprise sur autrui et la jouissance dans la transgression.

La structure perverse narcissique, très archaïque en fait une perversion à la fois sexuelle et narcissique.

Il n’est pas étonnant alors que - d’habitude auteur mesuré, compréhensif, qui exprimait sa totale empathie à l’égard du sujet souffrant - Paul-Claude Racamier ait été d’une rare violence dans ses écrits, à propos des pervers narcissiques. Il en fait une présentation clinique redoutable pour évoquer ensuite leur métapsychologie délétère.

Lorsqu’il précise leur comportement il emploie des mots percutants, les traite de “ noyauteurs ” pour qui tout est bon afin d’attaquer le plaisir de penser et la créativité.

Parce qu’il cherche à se mettre à l’abri de ses conflits internes et notamment du deuil, le pervers narcissique se sert de sa proie comme d’un faire-valoir et la manipule comme un ustensile.

Il camoufle donc une pulsion d’emprise discrètement exorbitante et une jouissance dans la dévalorisation de ses victimes. C’est à la fois un faussaire et un voleur d’âme. Il va faire de sa victime un objet-non objet !

La perversion narcissique présente ainsi « le grand mérite » d’être à la fois anti-dépressive, anti-conflictuelle et anobjectale ! A son origine on retrouve un impératif défensif qui mobilise le déni systématique de tout malaise et l’expulsion dans autrui de ses propres tensions internes qui sont sans doute narcissiquement trop blessantes pour le pervers.

L’attraction affective parce qu’elle est vécue comme dangereuse, conduit le pervers narcissique à faire de son objet un « non-objet » chosifié. Ce dernier paraît d’autant plus indispensable à la dynamique perverse qu’il est à la fois admirablement adoré et haï, pour être ensuite réduit à sa fonction de réceptacle, dévalorisé, inerte. Le diable a transformé sa proie en poubelle !

Rien n’empêche de concevoir dans ce fonctionnement-là qu’il s’agit des vestiges archaïques d’investissements libidinaux et agressifs où triomphe dramatiquement l’intrication anale et phallique : la suprématie acquise sur la proie ayant pour but de le transformer en déchet.

On constate en effet un processus de fécalisation de l’objet d’estime, mis en route par l’identification projective du pervers qui va déposer en lui à la fois la source et la cause de sa propre conflictualité. C’est parce que l’objet est devenu mauvais qu’il devient excitant.

Mais il existe une utilisation nécessaire à l’entretien de la jouissance : celle de le contrôler comme un ustensile hygiénique et de l’orienter vers une activité polluante pour l’entourage. Preuve s’il en était, que l’objet est vraiment mauvais ou inutile !

Inutile mais indispensable proie à rejeter tout en la conservant, afin de jouir de sa souffrance et de sa dévalorisation ! Nous savons depuis les « Liaisons dangereuses » qu’il peut exister une intrication des rôles dans la perversion. Mme de Merteuil n’est-elle pas la commandeuse du Vicomte de Valmont, pervers sexuel et destructeur s’il en est, qui attaque le sacré en l’homme et pourchasse tout sanctuaire ? Qu’il s’agisse de la conception angélique du mariage pour Mlle de Volanges ou de la conception respectable de la famille pour la Présidente de Tourvel. Cette attaque des victimes réduit à néant leur conception des valeurs.

Le pervers est un nihiliste cynique. Mais n’oublions pas - si nous faisons l’hypothèse que la perversion narcissique est une modalité de lutte contre la perte de l’unité du self - qu’elle devient alors l’ultime rempart contre la dépersonnalisation et la psychose.

Il s’agit donc d’un aménagement destructeur et désespéré qui vise à maintenir une survie psychique au détriment de son prochain. La seconde théorie des pulsions trouve ici sa validation certaine : vie et mort vont s’affronter inlassablement, jusqu’à ce que mort s’en suive !

Dans ce noyau dur de la perversion, comment rentre compte du chemin pris par l’identification projective pour qu’elle soit efficace ?

 

Il faut trois temps, les trois temps de la valse qui nous emporte ...

1- Il y a lieu dans un premier temps de faire effraction dans le pare-excitation et de passer sa barrière.

Comment ? Par l’intermédiaire de traumatismes séducteurs qui vont mettre en péril les idéaux de la victime ou par des injonctions paradoxales. C’est ainsi que le pervers va créer de toute pièce une situation artificielle de déstabilisation identitaire.

Ayant ainsi favorisé l’émergence pathogène d’un état borderline transitoire, le pervers a tôt fait de déstructurer sa proie, qui vit alors dans le mal-être et reste en attente d’un apaisement urgent.

2- C’est alors que le pervers met à profit ce vacillement pour suggérer des solutions à l’inverse des idéaux de sa victime, mais font imperceptiblement leur chemin et la pervertissent, soit parce qu’elles sont à tonalité sexuelle ou destructrice, mais surtout parce qu’elles font appel à des pulsions partielles. C’est le fameux collage identitaire qui ne fonctionne que par une promesse de soulagement. Et qui plus est, sous contrôle du pervers !

Ainsi se crée le couple pervers / perverti sur un mode régressif, la plupart du temps phallique anal.

3- Le troisième temps consiste à créer un état de manque de présence, c’est-à-dire un abandon artificiel vis-à-vis du nouveau perverti, qui crée une véritable névrose d’abandon. La proie pour se soulager de cette envie irrépressible s’engagera alors dans des activités perverses.

Pervertir, c’est détourner du chemin, ne l’oublions pas ! Ce qui nécessite le recours à une séduction narcissique forte et déroutante.

Ce préalable absolu va servir à une réorientation fausse. Le pervers narcissique provoque alors un égarement pour indiquer l’unique chemin que lui seul choisit. Les deux temps agissent soit sur un individu isolé, soit sur un individu pris dans un groupe, soit sur tout un groupe.

Par des effets d’annonce de proposition d’idéaux narcissiques élevés associés à des bénéfices pulsionnels agressifs et sexuels, le pervers peut alors s’en prendre à la famille remplacée par le groupe. Et cela d’autant plus facilement que l’Œdipe à notre époque a du plomb dans l’aile.  Il aura donc tôt fait d’abraser la différence des sexes et des générations. N’est-ce pas ainsi qu’il va tendre à unir les frères associés au meurtre paternel et à l’abolition de la loi dans une homogénéisation des groupes qui consiste à proposer une union sacrificielle à une imago maternelle primordiale destructrice ?

« La Route d’Istanbul » de Rachid Bouchareb, sorti en 2016 illustre en grande partie ce que nous avons tenté de théoriser.

 

Film empli de tact sur la solitude et le désarroi des parents de djihadistes, il met en scène une infirmière Belge, Elisabeth qui tente de retrouver sa fille.       La quarantaine, elle a élevé seule Élodie, qui a maintenant 18 ans.

Elles vivent dans une belle maison au bord d'un lac dans la campagne belge.

Tout à coup, la jeune fille disparaît.

Élisabeth s’inquiète, enquête, cherche des réponses en remontant les sources d’information par l’intermédiaire des fréquentations de sa fille. C’est ainsi qu’elle apprend par l'une des amies d'Élodie que sa fille se trouve à Chypre, avec un garçon marginal à la réputation douteuse.

Quelque temps après, la police lui annonce qu’Elodie s’est convertie à l'islam, qu’elle a pris un nouveau nom (Oum Sana) et qu’avec son petit copain elle tente de rejoindre la Syrie en passant sans doute par Istanbul.

Elle cherche désespérément à établir le contact avec sa fille. Y parvient enfin par Skype, et la découvre avec stupéfaction coiffée d'un hijab noir.

Élodie veut absolument rester avec "les siens", elle est déterminée !

Accompagnée de sa meilleure amie, la mère décide d’aller la chercher.

Le réalisateur d'Indigènes s'empare d'un phénomène d'actualité. Élisabeth est une personne solitaire, courageuse et volontaire, qui s'est mise en retrait du monde. Elle se retrouve de plein fouet face à la violence du monde, alors qu’elle a tout fait pour s’en protéger.

Le film suggère, avec une impression presque allégorique, la situation et repose sur le jeu dépouillé et pudique d'Astrid Whettnall (Élisabeth), qui parvient, presque silencieusement à exprimer la déroute et la détresse de son personnage. Pauline Burlet (Élodie) incarne la fragile détermination de ces grands adolescents immatures qui se cherchent une fausse famille parce qu’ils se sont radicalisés et sont sous l’emprise d’une intoxication déniée. Cette mère à la fois vaillante et vacillante, se retrouve seule dans une incompréhension teintée de culpabilité face à sa fille qu’elle ne reconnaît plus, devenue butée et insensible.

Nous assistons à la mystérieuse douleur d’un parent pour qui toute relation avec son enfant est brutalement rompue à cause de l’emprise.

 

LE SYNDROME DE POIL DE CAROTTE

 

Stéphanie traîne une longue dépression depuis l’âge de 14 ans. C’est une adolescente chétive, inquiète qui depuis longtemps présente des troubles du sommeil, un manque de confiance en elle, une grande difficulté à s’exprimer. Alexandre, son père n’a pas voulu venir à la consultation. « Cette unique enfant le déçoit, lui qui est sous-préfet et va prochainement être nommé préfet ! » … Il a laissé le soin à Brigitte, son épouse, de l’accompagner. Il n’a pas de temps à perdre ! 

Dans l’intimité familiale, il a toujours dénigré sa fille, alors qu’en public il étalait ses mérites, ses compétences, ses qualités. Est-ce pour faire bien ? 

Stéphanie n’a pas d’amis, se trouve moche, ridicule, ne s’aime pas et a l’impression parfois de ne rien comprendre à ce qu’on lui dit. Elle doute d’elle presque systématiquement et a une crainte inhibitrice de déranger. Elle se pense sans intelligence et dit qu’elle n’arrivera jamais à la cheville de son père.     

La mère explique que son futur préfet de mari vit comme un coq en pâte, critiquant tout et tout le monde, très autoritaire, sûr de ce qu’il énonce comme le couperet d’un jugement. Il est cassant, ne fait jamais de compliment à qui que ce soit … d’autre que lui ! Ne s’excuse jamais ; pour lui, ce sont les autres qui ont tort. Il passe son temps à dénigrer ses collaborateurs, sa famille, ses proches…   

Stéphanie qui a maintenant 17 ans, accepte de reconnaître qu’elle se sent mal chez ses parents, elle souhaiterait vivre chez sa tante Albertine, la sœur de sa mère, qui est aussi sa marraine. Elle la décrit comme quelqu’un de gai, qui l’apprécie et lui donne confiance en elle. Elle a beaucoup d’esprit et sait tenir tête à son père, qu’elle ridiculise par ses réparties humoristiques ou ironiques. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Alexandre refuse maintenant d’être en présence de sa belle-sœur. Il part de la maison quand sa mère la reçoit ou se débrouille pour éviter sa présence. Par derrière, bien sûr, dès qu’elle n’est plus là, les railleries d’Alexandre à son sujet vont bon train !

Stéphanie explique qu’elle aimerait s’en sortir, mais elle ne sait pas comment. Elle aimerait faire des études de médecine pour aider les gens qui souffrent, mais son père avec beaucoup d’arrogance lui dit, cassant, qu’elle n’y arrivera pas !

 

Cet aspect de l’enfant qui souffre et a du mal à s’épanouir a été longuement exploré dans la littérature. En dehors de Jules Renard, il suffit de citer parmi les plus célèbres : Hervé Bazin avec « Vipère au poing » ou François Mauriac lorsqu’il a écrit « Le Sagouin » …

- Le 29 juin 2011 parait en salle « My Little Princess », film franco-roumain réalisé par Eva Ionesco.

Violetta âgée de 10 ans vit chez sa grand-mère, une immigrée roumaine très pieuse qui voit d'un mauvais œil le retour de la mère, Hanna (Isabelle Huppert), longtemps absente qui fait irruption brutale dans la vie de sa fille. Comme elle est photographe, elle demande à Violetta de poser pour elle, dans la pièce qu'elle appelle « son antre », noir, sombre et décoré de dentelles contrastées. Tout commence par un conte de fée : le décor somptueux, les paillettes, robes extravagantes qui plaisent à certains copines d’école, puis tourne au cauchemar, versant morbidité et perversion. Hanna fait prendre à Violetta des positions suggestives et inappropriées. Elle vend les clichés qui sont diffusés et reviennent en pleine face à Violetta qui voit sa vie de petite fille bouleversée et volée. D’autant qu’Hanna n’exprime pas beaucoup de tendresse. Elle est plutôt une femme égoïste et sulfureuse qui se consacre à son art et manipule sa fille pour en faire uniquement un objet de convoitise.

L’ensemble de ces événements graves risquent de faire basculer Violetta dans la déviance et de la traumatiser, au point qu’elle sera soustraite à la garde de la mère et placée par la D.A.S.S. en institution. Eva Ionesco a obtenu pour son film le César du meilleur premier film. Il s’agit de son auto biographie.

Les faits sont les suivants : dans les années 70, Irina Ionesco avait pris des clichés très crus et dénudés de sa fille Eva alors âgée de 4 à 12 ans. Eva, quarante ans plus tard[3], a obtenu réparation de ce viol de son image et d’atteinte à son intégrité : sa mère a été condamnée par le tribunal de grande instance de Paris à lui verser 10.000 € de dommages et intérêts pour atteinte au droit à l'image et à la vie privée.

Il ne s’agit pas que de la triste histoire d'une mère et sa fille qui se déchirent, mais des méfaits et de la désorganisation graves causés par un pervers sur sa victime. Eva a donc gagné une première et double réparation presque un an après la sortie de son premier film : son César et son procès. Mais la réparation ne s’arrête pas là !

 

- Le 19 août 2015 parait aux Editions Stock, un « roman-biographie » : Eva,écrit par Simon Liberati, écrivain et journaliste français, né en 1960 et compagnon d’Eva Ionesco. Son roman, qui reprenait la vie de My Little Princess et de Violetta-Eva est attaqué en justice par Irina Ionesco qui demande la suppression de certains passages du livre. L'audience a lieu quinze jours avant la parution du roman. Irina Ionesco, qui a 79 ans, poursuit Simon Liberati pour atteinte à la vie privée.

Dans le portrait romanesque de la fille de la célèbre photographe qui doit paraître le 19 août, Irina considère que Simon Liberati évoque l'intimité de sa vie privée qui n'a pas à être divulguée ! On croit rêver… La mère se soucie, 43 ans après ses méfaits et le placement en institution de sa fille par la D.D.A.S., de son intimité ! Via son avocat, Emmanuel Pierrat, elle fait savoir que si des faits devaient être révélés, ils ne le seraient certainement pas par Simon Liberati.

 

Le compagnon d'Eva Ionesco, fait l’éloge de sa compagne. « Un soir de l'hiver 1979, quelque part dans Paris, j'ai croisé une femme de treize ans dont la réputation était alors “terrible”. Vingt-cinq ans plus tard, elle m'inspira mon premier roman sans que je ne sache plus rien d'elle qu'une photo de paparazzi. Bien plus tard encore, c'est elle qui me retrouva à un détour de ma vie où je m'étais égaré. C'est elle, la petite fée surgie de l'arrière monde, qui m'a sauvé du labyrinthe et redonné une dernière fois l'élan d'aimer ».

 

L’avocat demande la suppression de passages liés à la vie d’Irina Ionesco portant sur sa vie privée, sa vie amoureuse, sa fortune, sa santé et bien sûr des dommages et intérêts. Là encore, la mère perdra son procès. Le 3 août 2015, le tribunal l'a déboutée, arguant notamment que « l'ampleur de son préjudice peut également être appréciée au regard de son attachement à la vie privée d'autrui, en l'occurrence sa fille âgée de 4 à 13 ans, dont les photos dénudées ont été commercialisées de nombreuses années ».

 

Le roman de Liberati montre deux femmes : l’ex-enfant-objet exploitée par sa mère, et sa muse à lui, qui lui inspire un très grand amour.

Eva est pour lui rescapée d'une enfance malmenée et d'une époque étincelante et toxique (la décennie 1970-1980) pour laquelle s’imposait l’impératif catégorique de rester beau en mourant jeune dans l’excès et l’overdose. Génération permissive à laquelle le Sida viendra mettre un coup de frein.

Ce paradigme vénéneux qui tendait à faire coïncider grâce et ruine, dans une destructivité mortifère a produit son lot de victimes sacrificielles. Selon l’auteur, Eva n’a pu résister et survivre que grâce à sa « bravoure », trait dominant de son caractère, emprunt aussi de mystique et de merveilleux.

Gamine de douze ans, drapée dans une robe Dior vintage, les cheveux blond cendré, le nez pointu « lui donnant l'allure d'une licorne coiffée pour la parade sur un manège de foire », la fille de la photographe Irina Ionesco de l’âge de cinq ans à sa dixième année a servi de modèle à sa mère. Les photographies sont tantôt érotiques, kitsch, parfois pornographiques, mais surtout extrêmement perverses.

Les années libérales de 1970 ont offert à la mère un accueil obligeant, parfois teinté de scandale. Eva, « étrange objet d'art assez cabossé, usé et shabby », plutôt monstrueuse enfant fardée, obscur objet du désir, pour reprendre Bunuel, devient pour Simon Liberati une fée, une allégorie, un peu comme Elsa pour Aragon…

Cette enfant photographiée est livrée par sa mère en pâture aux adultes selon « la vieille imposture sadienne qui prône la liberté pour mieux asservir l'objet de sa concupiscence ».

Mais Eva n’est pas sans ressources. Elle a le « plaisir de l'innocence […] cette résistance féroce de l'enfance aux sortilèges réputés irrésistibles des adultes ».

Pour l’auteur, Eva est cette « poupée de chair, la plus célèbre idole, après Lolita, d'un vice que l'Antiquité a chanté et que les mœurs contemporaines dénoncent […] cette étrange adulte aux yeux si profonds, d'une charité presque chrétienne, qui me donnait envie d'elle, parce qu'elle contenait la diablesse et peut-être parce qu'elle l'avait corrigée, tout en restant drôle et mystérieuse ».

-Le 23 août 2017, paraît chez Grasset, « Innocence » d’Eva Ionesco.

Ce titre évoque la pulsion scopique perverse de la mère d’Eva, qui en tant que photographe de sa fille entacha sa pureté et lui vola son enfance. La mère s’est bien entendue cachée derrière l’alibi de l’art pour ne pas admettre sa culpabilité.

Propulsée malgré elle, d’emblée dans l’âge adulte, Eva ressemble à certains funambules qui marchent au-dessus de la béance paternelle.

En effet, la force de l'écriture fend par sa luminosité le brouillard maintenu sur son père. Les rares photos d’Eva avec son père ont été prises par sa mère avant l’âge de 3 ans ! Comme si la mère n’avait voulu n’être qu’une « mèragosse », éliminant le père dans une sorte de filiation parthénogénétique.

Eva qui a été charmée par les étoffes, les chiffons, les vêtements évoque par son style un patchwork réparateur fait de lambeaux de souvenirs. Très vite elle a tenté d’apprivoiser sa solitude. Comme elle se sent abandonnée, elle développe une hyperacuité à l’environnement. Le sable, le bitume, les briques comme les cinq pierres que son père lui glissera dans la main lors d'une rencontre furtive.

On sent une rage de vie, tout au long de ce livre, sans doute celle qui a toujours maintenue debout Eva Ionesco.

Père évanescent, mère pervertissante … Les mots sont incisifs et lumineux. Ils projettent une clarté redoutable sur la noirceur de cette enfance volée fréquentant les boîtes de nuit d'Ibiza, faisant a dix ans ses premiers pas en talons aiguilles et tenues vaporeuses, écartant les doigts en éventail devant son visage à la renverse.

L’actrice et réalisatrice n’a jamais caché son côté objet sexuel imposé par sa mère derrière l'objectif voyeuriste qui lui impose des mises en scène érotiques et macabres.

C’est là que l’on constate la gravité de l’emprise par l’œil voyeur. Et notre époque perverse axe essentiellement sa vision pornocratique sur le voir et donner à voir en chosifiant l’être vu.

Pour échapper à ce traumatisme répété de n’être que carcasse à dépecer par des mateurs, elle les prend à leur propre piège, se moque d’eux et les montre, monstres bavant, à la vindicte et la critique du peuple des lecteurs, son semblable, son frère ! Elle inverse ainsi les rôles et arrive à dévoyer les déviances ! La seule façon d’échapper au voyeurisme ne serait donc que de s’exhiber ?

 

« Puisque sa mère a décidé de l'exposer très jeune aux yeux du monde, Eva Ionesco détourne cette œuvre et la transforme. Elle montre, à son tour, sous tous les angles et avec une ténacité obsessionnelle, les mille facettes de l'existence qui fut la sienne, avant que la Ddass ne s'en mêle, l'année de ses 11 ans. Elle épuise toutes les formes de regards, comme pour se laver de ceux qui se sont portés sur elle.                                                                                                                     Pour vaincre les voyeurs ordinaires qui se sont rincé l'œil, il lui a bien fallu laver le sien à grande eau. D'abord en le collant derrière une caméra. Eva Iones­co a donc raconté son histoire dans le film My little princess (2010), où Isabelle Huppert campait sa mère abusive, aussi dévastatrice que dévastée. Cinq ans plus tard, elle s'est soumise au regard amoureux de son mari, ­Simon Liberati, qui écrivit, avec Eva (éd. Stock), un magnifique portrait de la femme tourmentée qu'elle ne pouvait que devenir. Voilà qu'aujourd'hui Eva Ionesco prend la plume elle-même, s'en remet aux mots pour chasser les images, et revisite une nouvelle fois l'aberrante éclosion en chambre noire que fut son enfance, sous l'œil de cobra d'une mère qui lui vola son innocence pour la faire sienne[4] ».

 

- Le 12 mars 2014 paraît aux Presses Universitaires de France, « Le vrai drame de l’enfant doué, la tragédie d’Alice Miller », où son fils Martin, raconte l’attitude de sa mère à son égard et dévoile un autre visage de la grande psychologue des enfants ! Il évoque l'ombre de la violence psychologique omniprésente qui passe souvent inaperçue parce qu’elle a lieu en secret.

Il explique qu’enfant, il a non seulement souffert de violence psychologique mais également de violence physique. Toutes choses difficiles à prouver par ailleurs, car il est le fils de la célèbre auteur et chercheur de l'enfance Alice Miller et que son père, par ailleurs, n’est pas un inconnu, puisqu’il a été professeur de sociologie à la Haute École de Saint-Gall. Il a ainsi formé plusieurs promotions d'étudiants, dont beaucoup sont devenus des personnalités influentes dans l'économie, la politique et les médias suisses.

Ainsi ses deux parents faisaient partie l'élite socio-culturelle de Zürich.

Ils ont survécu à la guerre en Pologne et Alice Miller est une survivante de I'Holocauste.

D’après son fils, Martin, elle n’aurait jamais surmonté son traumatisme de guerre, et - selon lui - cette hypothèse a joué un grand rôle dans la répétition de la brutalité et des abus de violence à la génération suivante.

Sa mère, à plusieurs reprises lui a intimé l’ordre de ne jamais raconter quoi que ce soit sur sa vie privée et en avait fait un tel tabou qu'il lui paraissait impossible de le briser au risque de mettre en péril la réputation (ou la vie) de sa mère s’il révélait qui elle était réellement.

 

« Je n'ai jamais eu l'idée de demander à ma mère les raisons de sa crainte, je l'ai simplement accepté comme un fait, sans poser de question. En tant que juive, ma mère a survécu à Varsovie durant la seconde guerre mondiale. Mais elle n'en a jamais vraiment parlé. C'est seulement à 41 ans que j'appris une chose ou deux.

D'après les études concernant les enfants de survivants de l’Holocauste, nous savons que ceux-ci sont accaparés par leurs parents. Ils incarnent la face émotionnelle qui a manqué dans les moments pénibles. Ces enfants sont investis par leurs parents comme réconfort et ressource. Ce processus de renversement de la relation parent-enfant est appelé la parentification. Les parents, tourmentés par des intrusions relatives à leur trauma, recourent au soutien émotionnel au travers de l'enfant.

Des études scientifiques ont prouvé que nous communiquons à 75 % de façon non verbale. Et les enfants ont un don extraordinaire pour détecter les besoins, même non verbalisés, des parents. Ils comprennent parfaitement ce qu'il est attendu d'eux et agissent en conséquence. C'est aussi ce que j'ai fait. La relation avec ma mère avait toutes les caractéristiques d'une telle relation malsaine [5]».

Et c’est ainsi que Martin Miller a été brutalement confronté à la cruauté maternelle qu’il n’avait jamais soupçonnée.

« Quand on est sujet de maltraitance à la fois psychologique et physique au sein de sa propre famille, on souffre d'une peur énorme de rendre son expérience publique ».

Comme sa mère, est un auteur célèbre, qu’elle a une excellente réputation et qu’elle lutte contre les violences faites aux enfants, il a eu l’impression d’être un criminel qui trahissait sa mère. Et particulièrement juste avant sa mort quand il s’est trouvé confronté à cette injonction maternelle de ne jamais rien révéler quoi que ce soit concernant sa vie privée !

« Les lecteurs se passionnaient pour une Alice Miller que moi je n'avais jamais vue. Cette Alice Miller n’existe pas, c’est un personnage inventé de toute part. Les

traumatisés de guerre, surtout ceux de I'Holocauste, ont le besoin de reconstruire leur environnement passé, détruit. Je devins la victime d'une mère grièvement traumatisée qui avait perdu, pendant la guerre, tout sens moral et qui me transmit brutalement son trauma ».

A l’âge de 41 ans, Martin eut l'opportunité de parler avec sa mère de son expérience de la guerre. C’est ainsi qu’elle lui révéla avoir été victime de chantage, durant plusieurs années par la Gestapo polonaise, tout en ajoutant que cela avait été pour elle un terrible traumatisme. Au cours de cette discussion, elle dit à son fils – de la façon la plus anodine qui soit, l’air de ne pas y toucher - que l'homme de la Gestapo qui la tourmentait, la maltraitait et exigeait d’elle des relations sexuelles au risque de révéler – si elle refusait – son identité juive, avait le même nom que son père : il s'appelait aussi Andreas Miller !

« Après la publication de mon livre, je prends douloureusement conscience de la portée de cet aveu. Bien sûr, je n'eus pas le courage de poser des questions à ma mère ».

Selon la version officielle, après I ‘insurrection du ghetto de Varsovie Alice Miller s’enfuit vers les russes et travaille dans un camp de malades. A la fin de la guerre, elle déménage avec sa sœur à Lodz pour étudier à l’université. C'est là qu'elle ferait la connaissance d’Andreas Miller et qu’ils vécurent en couple. Ils étudient ensuite à Bâle et achèvent leurs études. Alice Miller comme psychologue Andréas comme sociologue.

« Je fis mon arrivée en 1950 et il y eut dès le départ des difficultés. Ma mère me laissa à une connaissance et je souffris alors tellement que je risquais de mourir. C’est alors que la mère d'Irenka eut pitié de moi et m'emmena chez elle. C'est ainsi que je passai les 6 premiers mois de ma vie avec ma tante à Zürich. Ensuite je revins chez mes parents ; ce qui fut pour moi le retour à un enfer, dont je ne saisis qu'aujourd'hui l'ampleur. Je me retrouvai dans une situation de guerre qui était indescriptible. Aujourd'hui je suis convaincu que mon père était le maître-chanteur de ma mère. Depuis que je me suis ouvert à cette réalité, de nombreuses expériences de ma vie se sont rassemblées comme un puzzle afin de former un tout.                                                                                                                   Alors que j'avais 36 ans, mon père dévoila son profond antisémitisme à mon encontre. J'avais alors une petite-amie juive. Lors d'une véritable tirade haineuse, il traita ma mère de pute juive, qui lui sortait par les oreilles. Pour moi, la situation était la suivante : mon père avait un fils juif qu'il haïssait au plus profond de son être. Depuis que j'étais petit, mon père me battait régulièrement. Chaque situation était prétexte à m'humilier. Ma mère, drapée dans le silence, ne me défendait jamais ».

Etonnamment, dans une interview en 1986, à la télévision norvégienne, Alice Miller répond sur le fait qu’il est mauvais que les parents frappent leurs enfants : « il est clair que ces parents sont des criminels qui devraient être sévèrement punis. La plus grande humiliation pour un enfant est d'être frappé".

« Quand je vis la séquence, je ne pus le supporter. Je me suis toujours demandé, comment ma mère, dans son livre : « Am Anfang war Erziehung[6] » pouvait faire preuve de plus d'empathie envers Adolph Hitler qu'envers son propre fils. Quand j’ai relu le chapitre concernant Adolph Hitler, je m'aperçus avec horreur que la situation chez nous était similaire à celle de l'enfance d'Adolph. Et jusqu’à sa mort, ma mère n’a jamais réalisé ce qu’elle avait refoulé. Il est étrange pour moi que ma mère soit restée passive face aux orgies de violence de mon père, mais que dans son livre elle ait eu pitié du petit Adolph, battu et torturé par son père ».

Devenu adulte et thérapeute à son tour, il devient évident que le discours haineux de son père à son encontre a réactivé le traumatisme de guerre de sa mère, qui a dû sa survie en coopérant avec le criminel qui la faisait chanter.

La coopération de ses parents alla si loin qu'en sa présence, ils parlaient constamment polonais alors qu'ils n'avaient pas appris à leur fils leur langue maternelle. Il n’a jamais compris ce comportement, car pour lui il paraissait normal que des parents enseignent leur langue maternelle à leurs enfants !

De plus, en continuant ses recherches, Marin Miller découvre que les juifs orthodoxes ne parlent pas le polonais, mais le yiddish. Selon lui, ils ne se sont jamais sentis polonais et étaient exclus de la société.

« Quand les parents n'assimilent pas leurs expériences traumatisantes de guerre, ils ont alors tendance à recourir non seulement à la violence physique mais surtout à la violence psychologique à l'encontre de leurs enfants. Je n'ai jamais compris de quoi mes parents parlaient. Quand nous avions de la visite, j’étais enfermé. J’étais vraiment exclu et caché, un étranger dans ma propre famille. Au début je crus que mes parents déchargeaient sur moi leur expérience de l'émigration. Aujourd'hui je suis convaincu qu'ils me traitaient comme une vie futile. Si bien qu’à la maison, j’étais le juif persécuté qui n'avait pas le droit de vivre. Je suis arrivé dans la seconde guerre mondiale sans comprendre de quoi il s'agissait. Je devins le bouclier humain de ma mère ».

Devenu énurétique, le jeune Martin est envoyé durant deux ans dans un foyer près de Zürich. Curieuse répétition du destin, la directrice s'appelle Alice ! Il ne reçut jamais la visite de ses parents et doit évoluer seul dans l’école sans que personne ne lui ait expliqué ce qu’il faisait là !

Et s’il se souvient très bien de cette période-là, c’est parce que personne au cours de ces deux années ne lui a adressé un mot personnel. Alors qu’il végétait, il est brusquement repris par ses parents. Là, il découvre sa sœur, atteinte de trisomie 21 et se souvient encore exactement comment il la vit assise sur une balançoire dans le salon, sans comprendre qui elle était ! Jamais ses parents ne se sont souciés de lui expliquer quoi que ce soit et de dissiper sa confusion.

Il n’est donc pas étonnant qu'au cours de sa scolarité primaire il ait eu d’énormes difficultés qui reflètent son parcours chaotique et demeure convaincu que le demie année passée chez ma tante aimante lui a sauvé la vie. Il a eu la chance de développer dès le départ un attachement adapté à sa « caregiver » et cet attachement précoce a représenté par la suite, un système immunitaire psychique qui l'aida à survivre.

On peut effectivement se demander pourquoi le fils d’Alice Miller a attendu aussi longtemps pour révéler sa vérité sur sa mère ! Sa réponse est égale à sa souffrance : « Depuis mes 20 ans et au cours des 45 dernières années, j'ai fait 14 essais de psychothérapie. Tous ont échoué : en effet, je dus à chaque fois constater que l'ombre de ma mère était telle que le thérapeute finissait par me laisser tomber. J'avais bel et bien besoin d'aide, mais l'angoisse existentielle du thérapeute était si grande qu'il préférait me refuser leur aide plutôt que de se fâcher avec ma mère. En tant qu'auteur connue, elle détenait en effet un fort pouvoir médiatique qui terrifiait considérablement les thérapeutes. Ce n'est qu'à sa mort que je me risquai, comme je l’ai déjà mentionné, à briser le mur de silence ».

Finalement, Martin Miller se décide, il y a 35 ans, à exercer la profession de psychothérapeute. A ce moment-là, il suit son propre chemin, ce qui ne plait pas à sa mère, qui alors qu’elle commençait à publier arrêta son travail de psychanalyste et perdit le contrôle sur son fils !

 Au lieu de pouvoir compter sur sa mère à ce moment crucial dans son existence, Martin vit alors un enfer encore plus cruel ! 

Sa mère fait alliance avec le thérapeute primal dont elle lui a vanté les mérites. Un jour, il reçoit de ce thérapeute une lettre dans laquelle ce dernier lui explique que sa mère lui a réservé une place pour entreprendre une thérapie avec lui et qu’il ne mesurait pas sa chance !

Bien entendu, il refuse ce cadeau empoisonné de sa mère, ce qu’elle vit comme un véritable affront. Et il subit, malgré tout, le chantage d’entreprendre cette thérapie primale au point d’être pris au piège comme dans une secte … 

Grâce à l’indiscrétion de son thérapeute, sa mère pouvait surveiller secrètement sa thérapie, jusqu’au jour où il arriva à se libérer de cette situation en révélant que « le brillant thérapeute » était un imposteur et un intriguant ! 

C’est à la suite de cette dernière expérience que sa relation avec sa mère fut définitivement détruite. Ils ne purent apaiser leurs relations et Martin Miller est resté particulièrement choqué que sa mère n’ai jamais admis son rôle dévastateur.

Rapt d’identité, incapacité à permettre l’éclosion d’une personnalité, a-t-on une alternative face au pervers narcissique ?

 

 

 

 

[1] Psychanalyste, Avignon. www.docteur-dominique-barbier.fr

[2] Ce texte correspond à un exposé remanié de deux communications l’une à Pau le 21 octobre 2016, l’autre à Marseille le 19 mai 2018.

 

[3][3] En décembre 2012

[4] Marine Landrot, Télérama livres, n° 3527, 14/08/2017 : http://www.telerama.fr/livres/innocence,161658.php

[5] Martin Miller, « L’ombre de la violence psychologique », communication au Colloque de Pau « l’enfant témoin et victime de violences psychologiques au sein de la famille, 21 octobre 2016.

N.B. : Tous les propos de Martin Miller que nous citons en italique renvoient à son intervention quand nous l’avons écouté.

[6] « Au commencement était l’éducation ».

l'importance des mots

8 mar 2021

 

" Les mots qui vont surgir savent de nous des choses que nous ignorons d’eux "

 

René Char, (Chants de la Balandrane)

La Psychothérapie existentielle 2

15 fév 2021

https://www.approchepearl.com/interview-de-rollo-may-partie-1-2-3404

La Psychothérapie existentielle 1

15 fév 2021

https://www.approchepearl.com/interview-de-rollo-may-partie-1-3387

 

Une vidéo sur la psychanalyse recommandée par votre psychanalyste à Avignon

30 déc 2020

Le Docteur Dominique Barbier, psychanalyste, psychothérapeute à Avignon, vous invite à regarder l'avis de Fabrice Luchini sur la psychanalyse :

Voir la vidéo

Pour toute question concernant une consultation chez psychothérapeute à Avignon, contactez Le Docteur Dominique Barbier dès à présent.

Psychanalyse et originalité

13 déc 2020

Les gens n'ont de charme que par leur folie. Voilà ce qui est difficile à comprendre. Le vrai charme des gens c'est le côté où ils perdent un peu les pédales, c'est le côté où ils ne savent plus très bien où ils en sont. Ça ne veut pas dire qu'ils s'écroulent au contraire, ce sont des gens qui ne s'écroulent pas. Mais, si tu ne saisis pas la petite racine ou le petit grain de folie chez quelqu'un, tu ne peux pas l'aimer. On est tous un peu déments, et j'ai peur, ou je suis bien content, que le point de démence de quelqu'un ce soit la source même de son charme.»


(Gilles Deleuze, 18 janvier 1925 – 4 novembre 1995)

Oser bien vivre, un texte presque psychanalytique !

12 déc 2020

Le temps s'est écoulé comme une rivière, je ne l'ai pas vu passer !
J'ai compté mes années et j'ai découvert que j'ai moins de temps à vivre ici que je n'en ai déjà vécu.
Je n'ai désormais pas le temps pour des réunions interminables, où on discute de statuts, de règles, de procédures et de règles internes, sachant qu'il ne se combinera rien...
Je n'ai pas le temps de supporter des gens absurdes qui, en dépit de leur âge, n'ont pas grandi.
Je n'ai pas le temps de négocier avec la médiocrité. Je ne veux pas être dans des réunions où les gens et leur ego défilent.
Les gens ne discutent pas du contenu, à peine des titres
Mon temps est trop faible pour discuter de titres.
Je veux vivre à côté de gens humains, très humains.
Qui savent sourire de leurs erreurs.
Qui ne se glorifient pas de victoires.
Qui défendent la dignité humaine et qui ne souhaitent qu'être du côté de la vérité et de l'honnêteté. L'essentiel est ce qui fait que la vie vaut la peine d'être vécue.

Je veux m'entourer de gens qui savent arriver au cœur des gens.
Les gens à qui les coups durs de la vie ont appris à grandir avec des caresses minces dans l'âme.
Oui... J'ai hâte... de vivre avec intensité, que seule la maturité peut me donner.
J'exige de ne pas gaspiller un bonbon de ce qu'il me reste...
Je suis sûr qu'ils seront plus délicieux que ceux que j'ai mangé jusqu'à présent.- personne n'y échappe riche, pauvre intelligent, démuni ... »
(André Gide, 22 novembre 1869 – 19 février 1951)

La technique psychanalytique (Jacques Lacan)

5 déc 2020


"L’analyse doit viser au passage d’une vraie parole, qui joigne le sujet à un autre sujet, de l’autre côté du mur du langage. C’est la relation du sujet à un Autre véritable, à l’Autre qui donne la réponse qu’on n’attend pas, qui définit le point terminal de l’analyse. Pendant tout le temps de l’analyse, à cette seule condition que le moi de l’analyste veuille bien ne pas être là, à cette seule condition que l’analyste ne soit pas un miroir vivant, mais un miroir vide, ce qui se passe se passe entre le moi du sujet – c’est toujours le moi du sujet qui parle, en apparence – et les autres. Tout le progrès de l’analyse, c’est le déplacement progressif de cette relation, que le sujet à tout instant peut saisir, au-delà du mur du langage, comme étant le transfert, qui est de lui et où il ne se reconnait pas. L’analyse consiste à lui faire prendre conscience de ses relations, non pas avec le moi de l’analyste, mais avec tous ces Autres qui sont ses véritables répondants, et qu’il n’a pas reconnus. Il s’agit que le sujet découvre progressivement à quel Autre il s’adresse véritablement, quoique ne le sachant pas, et qu’il assume progressivement les relations de transfert à la place où il est, et où il ne savait pas d’abord qu’il était"

(Lacan J., "Le Séminaire", livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1980, p. 288.)